Robert Jonquet Imperator

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Le Parc Pommery

A la fin des années cinquante mon père changea de job et de ville. Nous laissâmes donc Versailles pour Reims, juste après la coupe du monde de 58. A peine débarqué dans la capitale du Champagne, je m’inscrivis à l’école de foot du Stade de Reims qui comptait à l’époque 600 élèves.

Les entraînements avaient lieu chaque jeudi après- midi au Parc Pommery qui recèle de nombreux terrains de sport. Du moins, j’espère que ça n’a pas changé. Ma mère fit l’acquisition pour son fils unique d’un équipement complet aux couleurs rouge et blanche du club. La cotisation, très modique, payée à l’école de foot, me permettait d’assister à tous les matchs de l’équipe professionnelle, perché tout là-haut dans les places « debout » de la tribune couverte. Le terme couverte est assez important en Champagne.

Et je débarquai un jeudi matin sur la pelouse du parc pour écouter la bonne parole des anciens. Pour commencer, je trouvai tout à fait naturel que des joueurs de haut niveau tels Jonquet, Leblond, Penverne, se déplacent chaque jeudi pour encadrer une bande de mioches rêvant d’en découdre. Je me souviens même avoir confié à mes parents que Fontaine et Piantoni, peu assidus à MES entraînements, baissaient quelque peu dans mon estime. Mais ils parvenaient à se racheter certains mercredis face au Real Madrid.

Nous avions entre onze et treize ans et notre but, à l’école de foot, consistait à effleurer plusieurs fois le ballon lors d’échauffourées managées par les joueurs cités plus haut. Mon héros se nommait Robert Jonquet. Bob, pour les intimes. J’en faisais partie car Bob était mon entraîneur personnel chaque semaine. Fallait me voir rouler ma caisse dans le quartier de la rue de Louvois, triturant un cuir déficient sous les fenêtres de notre HLM de briques rouges. Parfois, je me hasardais sur un terrain gras qui nous séparait du quartier Maison Blanche et là, des mini matchs construisaient nos légendes, amplifiées par les gosses des cités en mal de leaders.

Puis le jeudi suivant arrivait bien vite.

- Allez, petit, cours, cours, ne traîne pas.

De tout temps on a essayé de me faire courir. C’était sans compter sur ma nonchalance légendaire qui m’interdit de presser le pas, que ce soit pour kidnapper un ballon improbable ou pour vendre mon âme à un patron chaque matin. A onze ans, j’étais déjà cool. Fallait pas me brusquer.

C’est à Reims que me fût révélé le coup du sombrero. Un gamin de l’avenue de Laon, efflanqué, un peu brutal et qui n’avait même pas le maillot du Stade, ce con, déroula devant mes yeux stupéfaits ce dribble aérien. Sans en avoir l’air, je me pris à surveiller le gosse et pus enregistrer la gestuelle complète du sombrero. Puis, sans en parler, je répétai le mouvement sur le terrain vague situé devant mon bâtiment, route de Cormontreuil.

Un môme de sept ans me servait de sparring partner et, après mille déboires, je parvins à dérouler mon dribble.

Le jeudi suivant, j’appris avec étonnement que Jonquet étant malade, c’est Rodzyk qui le remplaçait. Ce joueur, arrière latéral aux longues flûtes, n’avait pas fait l’école du rire. Peu importe, j’étais branché sur le sombrero et c’est pas Rodzyk qui allait me gâcher ma grinta.

Curieusement, ce même jour, on nous colla sur un terrain d’entraînement inconnu. Le match commença et Rodzyk, qui cassait régulièrement du bois dans les stades français, se permit de distribuer de nombreux coup francs. J’en restai baba. A la suite d’une faute, je récupérai la balle et engageai mon dribble fétiche en direction des cages adverses. La balle fusa dans l’air pur et je la récupérai en amorti. O Dieu, le père, le fils, n’importe lequel, merci, merci. Oui, j’avais réussi à dérouler comme une fleur le coup du sombrero, les trompettes sonnaient sur les remparts, ma mère applaudissait son bambin et les enfoirés de brésiliens faisaient la queue, quémandant un autographe à Marc Villard, le seul , l’unique. Ah, les misérables. J’en étais là quand un arrière me reprit et je dû abandonner le ballon. Comme je passais près de Rodzyk, celui-ci siffla à mes oreilles.

- Hé, gamin, on n’est pas au cirque !

- C’est le coup du sombrero, m’sieur.

- Replace-toi, prétentieux.

Putain, la haine que j’avais. C’est curieux comme les médiocres ont du mal à accepter le génie pur.

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