Music

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Polaroïd Rock N°6.

Musique de Grand final
Paroles de Marc Villard

Les textes qui suivent sont des extraits tirés de mes livres traitant de près du genre musical, qu’il incline vers le jazz ou le rock. On peut trouver les dates d’édition de ces livres dans la rubrique bibliographie.

In Cœur sombre
Rivages/Noir

Le pianiste était noir et ressemblait à Bud Powell. Le bassiste et l’homme des drums, deux blancs-becs aux cheveux courts, échangeaient des sourires de connivence en martelant un beat ternaire inspiré.
Diana mit un terme à Yesterdays en se cassant le buste vers le public du club Nova. Sa peau noire perlée de sueur indiquait l’effort qu’elle devait fournir pour garder le feeling malgré les nausées qui lui chahutaient la tête et les tripes. Elle esquissa un geste de la main en direction d’un groupe de touristes américains boudinés dans un seersucker de Prisunic. Alors qu’elle balayait la salle en panoramique son regard accrocha le visage massif de Roberto Rios accoudé au zinc.
....

Diana Finger s’avança vers le piano, se posa sur le tabouret et avec un clin d’œil à Richard, son époux, susurra la voix rauque les premières paroles d’Autumn Leaves en français. Le Cherokee, dont Richard Deville fêtait ce soir-là les cinq ans d’existence, suspendit son souffle. La Noire américaine enchaîna dans sa langue et le drummer, un Belge aux yeux rouges, fit frémir ses Zildjian, des cymbales aux feulements sensuels.
Richard Deville passait de groupe en groupe, l’œil allumé, répandant le champagne à gogo. Cinq ans à lutter contre le voisinage de la rue Montorgueil, les dealers de came, l’inflation des prix pratiquée par les clubs de la capitale et le racket, l’avaient durci.



photos Julien Magre

- Ah Dave, t’es un vrai Américain pur sang. On est les meilleurs, tous les autres sont des bouseux.
- Hé, chérie, tu sais c’que ça veut dire Great Black Music ? Le vrai truc c’est Black. Répète ce mot : Black.
- Et Pepper, Mulligan, Getz, Baker, ils sont noirs ?
Il plongea dans sa bière, vaguement penaud.
- D’accord, y a quelques exceptions.
- Dave... te bile pas, j’ai vingt deux ans mais j’ai commencé la guitare à six ans ; je vais pas te saloper ton album de star. Si ça merde, je m’éliminerai toute seule.
...
Sur la scène, la formation de Robinson ronflait comme un seul homme. Ils jouèrent des compositions de Pepper mais, bien sûr, tous les standards ne posaient problème à aucun d’entre eux.
Ils alignèrent :
Les soubresauts déviants de la Note Bleue.
Le train de nuit des forçats du rail.
La sémantique impériale du roi bop.
Les cris rouges des caves de Harlem.
La scansion garrottée de Folsom.
La came ébouriffée grillant les cerveaux.
Le singe de Pepper et la ménagerie de verre.
L’odeur de vase des matins junkies.
La rédemption cool.
Le poignard du hard hop.
Le jazz éternel envapant des terres brûlées et finissantes.


On sait bien comment ça va se terminer, tu vas leur tourner le dos, sortir ta Gibson et gagner l’estrade du bouge. Tu pourrais démarrer sur un truc optimiste,Alone Together ou Straight Life, ah, ah ! Oui tu vas oublier son odeur de vase, son cœur de pierre, sa bouche d’égout. Tu vas oublier Richard Deville, Dave Robinson et Jacques Montana. C’est plus tes affaires, ça te regarde pas. Maintenant, tu prends la guitare et tu commences à jouer ta putain de musique. Celle - là, tu peux la bichonner, elle n’a jamais trahi personne. Non, il ne t ‘écoute pas, Alex, tu joues pour toi, pour le barman du Tapioca, pour réintégrer le monde humain. Oh, baby, pour revenir au chaud. Dans trois morceaux, tu seras de nouveau avec eux, ils ouvriront une bouteille de champ’, du vrai, Alex, pas un mousseux à la con et, alors, peut - être, tu pourras leur sourire. Enfin, tu pourrais essayer, non ?


photos Julien Magre

In La guitare de Bo Diddley
Rivages/Noir

Bob s’active dans la cuisine miniature à faire réchauffer les pizzas récemment livrées. Sur le lit, Alex, la Gretsch customisée dans les bras, plaque des accords et fait courir son médiator sur le cordage qu’elle vient d’installer. Elle déroule After Midnight de Clapton, I’ve Found A New Baby, Alone Together et ce vieux truc de John Lee Hooker, You’re Wrong qu’elle chante d’une voix cassée. Appuyé contre l’évier de la cuisine, Bobby se gargarise. Bobby reprend goût à la vie. Bobby a envie de baiser cette fille superbe. Elle redresse la tête au même moment.
- Alors, Marouani, ces pizzas ?
- Elles sont prêtes.
- Allez, amène - toi.


Cinq minutes plus tard, il est attablé dans sa cuisine en Formica vert et pose un œil glauque sur la Blue Hawai qui trône au centre de la table.
- C’est même pas une star, ce Bo Diddley, marmonne-t-il.
Pour atténuer la douleur, Edouard lui a laissé Big Bad Bo qu’il a chiné aux puces de Saint - Ouen. Martial se passe Stop the Pusher mais son anglais approximatif ne lui permet pas de goûter l’ironie de ce manifeste anti - drogue. La jaquette, par contre, l’amuse un moment. Elle représente Bo Diddley enfourchant un chopper qui affiche un péremptoire « Support your local Hells Angels ». Enfin, le jeune éducateur se résout à regrouper ses rudiments de guitare et, en sourdine, se lance - Gretsch en main - dans une interprétation calamiteuse de Jeux Interdits. Les tréfonds de l’angoisse humaine.



photos Julien Magre

Il est temps maintenant de dire comment Katia et Benton se sont rencontrés et ce qu’ils sont l’un pour l’autre, mais ceci est plus difficile.
La toute première fois c’était en 1986. Elvis était mort depuis neuf ans, Freddie Mercury ne l’était pas encore mais le sida progressait dans son corps péplum, Willy DeVille touchait les dividendes de Sportin Life sorti l’année précédente, et Little Bob n’imaginait pas que seize ans plus tard il deviendrait une icône du rock frenchy.
Katia venait de fêter ses dix neuf ans et prenait une pose existentialiste sur une banquette usée par les fesses de Simone de Beauvoir et Jean - Paul Sartre. Oui, elle sirotait une menthe à l’eau aux Deux Magots.


- C’est quel genre, Bo Diddley ?
- Un peu comme Chuck Berry.
- J’vois pas.
- Le rock, quoi ! Berry, Diddley, Elvis, Clapton aussi pour le côté blues...
- U2 ?
- T’es lamentable. Au fait, je suis retourné voir le psy.
- Là, je rêve.
- Je lui ai parlé de... enfin tu vois...
- Que tu peux plus bander ?
- Moins fort, putain, Mona ! Oui, voilà, on a parlé de ça.
- Et alors ?
- Il m’a dit que j’ai un imaginaire érotique limité.
- Ah bon ! Tu veux qu’on loue des pornos en vidéo ?
- Non ... mais j’ai pensé à ta sœur. J’ai besoin d’être un peu plus entouré pour baiser.
- Loïs est une pute, Farid.
- Justement, je m’attacherai pas.


Maintenant, ce soir, il est fatigué. Il sort de sa poche son portefeuille et en extrait un article récent pêché dans un canard obscur de Dallas qui lui tresse des couronnes. Il le parcourt en souriant puis le replie telle une relique. Il y a une croix suspendue au - dessus de la porte de sa loge. Alors Bo fronce les sourcils. Dieu l’attend là-haut mais il sait profondément, implacablement, qu’il ne peut y avoir de rédemption pour Bo Diddley. Il en a trop fait pour percer à jour le secret tapi tout au fond du sexe des femmes. Il a cherché longtemps et s’est perdu dans les odeurs de marécage qu’elles dispensaient. Il en a tiré des jouissances et ça n’est pas fini. Bo Diddley est un tombeur. Il ferme les yeux et se renverse dans le fauteuil.


In Démons Ordinaires
Victim of love
Rivages/Noir

Tiens, avec ma première bonne femme, on a démarré comme ça, sur les chapeaux de roue. C’était, attends voir, en 70, une année d’enfer pour Carlos Santana. Tu connais Santana, Baby ? Non, t’es trop jeune, c’est normal. Remarque, il tourne encore, le moustachu, il enregistre peinard avec des pointures de studio. Q’est-ce que je disais déjà ? Je le sais, que tu t’appelles pas baby, boudin ! Bon, vas - y, crache - le ton prénom à la noix... Elyane ? Ben dis donc, tu me vois en train de couiner Elyane par ci, Elyane par là ? Je t’appelle Baby, toutes les filles s’appellent Baby, c’est une habitude que j’ai prise en écoutant Elvis.



photos Julien Magre

In Ping Pong
Ca fait quoi d’être une contrebasse ?
Rivages/Noir

Si j’étais avec Mingus, je serais chouchoutée ; on composerait des morceaux à tiroirs pour grande formation genre Better Get It In Yo’ Soul. J’adore ce mec. La barbiche et tout ça. Quand je dis j’adore, c’est histoire de causer because le gars Charlie plafonne aujourd’hui dans les cieux. Ou alors en enfer avec ses copains Coltrane, Davis, Parker. Paraît qu’ils se font des sets d’acier mais c’est Claude Bolling qui écrit les arrangements. C’est ça l’enfer. Tu arrives peinard en reconnaissant tes amis mais t’as oublié que cette boîte n’a rien à voir avec le Blue Note.


La Grenouille, in Jazzman

Ben Webster longe un canal dans le centre d’Amsterdam. Son bitos noir est planté sur son crâne, son gros cul déborde de son pantalon et sa moustache est malicieuse. Il est à pied, bien entendu. Le temps est assez doux sur Amsterdam et Ben sifflote Soulville, le morceau enregistré avec Herb Ellis sur l’album éponyme. Ben est bien fatigué et il contemple, l’oeil intéressé, les jeunes hollandaises qui dévalent les quais sur leurs vélos noirs. Dans trois jours il a rencard avec Teddy Wilson pour enregistrer un live dans un club de Stockholm. Mais pour l’heure, le musicien s’arrête devant un café réservé aux fumeurs de hash. Il n’en revient pas, Ben, c’est peut-être pour ça qu’il ne parvient pas à rentrer à Kansas City. Ici, c’est plus cool et les gens qui le regardent dans la rue ne voient pas un nègre comme aux states. Ils voient un mec replet à la bouche d’enfant et c’est marre.

Maintenant, il passe près du Grant, l’hôtel qu’il aurait pu se payer quand il tournait avec les Big Band mais aujourd’hui c’est terminé. Des jeunes vêtus de jeans et de chemises blanches défilent devant la gare en hurlant et dressant au-dessus de leurs têtes de grandes banderoles barrées de slogans politiques. Ben connaît trois mots de hollandais, de quoi échanger avec madame Hartlopper, sa logeuse, mais pas plus. Il rentre dans un café de coin qui, à 18 heures, s’apprête déjà à fermer boutique et se prend un whysky tassé. Il est trop tard aujourd’hui pour aller provoquer ses vieux potes amsterdamois au billard. Il le fera demain. Il fait donc demi tour et retourne à la maison. Il place sur son électrophone un vinyl enregistré avec Ellington et agrippe son saxo.

Posé sur une chaise, l’oeil attentif aux mouvements de la rue, Ben commence à souffler dans l’instrument. Il s’agit d’une ballade et le vibrato du musicien est quelque chose qui arrache des frémissements à de nombreux fans de jazz dans le monde. Car Ben, c’est le souffle avant tout, les méandres de la mélodie et le vibrato, donc, des poumons attentifs. De temps à autre, un gamin qui passe sous sa fenêtre lève la tête vers lui et lui fait un signe genre V de la victoire.


Don’t explain, in éponyme.

Hanson était blond et paraissait frigorifié. La femme noire à ses côtés se faisait appeler Simone mais elle possédait un patronyme ethnique plus difficile à prononcer. Ils piétinaient près d’une cabine téléphonique située sous un pont qui enjambait la Tamise, vaguement bleutée sous le soleil de décembre. Les cheveux de la jeune femme étaient courts et accentuaient son visage angoissé. Hanson avait posé à terre son étui à trompette. Il avait opté pour l’instrument un mercredi matin, juste après avoir entendu Miles souffler Bye Bye Blackbird. Il s’était tourné vers son père et avait décrété : je veux faire comme ce type. Le vieux avait rigolé car il connaissait Miles mais, dix ans plus tard, Hanson avait croisé son rêve et s’accrochait à ses pistons comme à une bouée de sauvetage. Il caressa doucement le visage de Simone. Elle posa sa main sur la sienne et fit glisser les doigts du musicien sur son visage.

- J’y vais, dit-elle.

Elle contourna le téléphone public, sortit sa carte visa et composa un numéro. Les yeux mouillés, elle prit son élan.

- Stan, c’est Simone. Laisse-moi parler jusqu’au bout, c’est déjà difficile. J’ai rencontré un homme, un musicien de jazz, et je suis tombée amoureuse. C’est la faute à personne et surtout pas la tienne mais c’est la vie. Je m’y attendais pas, ça m’est tombé dessus un soir au Blue Bird. Il jouait Someday My Prince Will Come et on s’est regardés. Ça paraît con mais ça s’est vraiment passé comme ça. Là, il vient de signer un contrat pour New York et l’avion décolle dans une heure. Je pars avec lui. Voilà, c’est horrible mais on peut plus rien y faire. Tu peux garder l’appart’, je m’en fiche. Quoi ?

Elle écouta parler son correspondant durant une trentaine de secondes puis raccrocha doucement. Elle se tourna vers Hanson qui s’était rapproché.

- Alors ? Demanda le musicien.

- Il dit ... il dit qu’il a une maîtresse depuis trois ans et que je peux crever. Oh, seigneur, seigneur ...

Elle se laissa tomber sur les genoux dans le froid vif. Ses mains compressaient son estomac comme pour contenir une bête immonde. Des larmes ruisselaient sur ses joues et Hanson, gêné, détourna la tête vers une péniche qui meuglait un peu plus bas.


Sharon Tate ne verra pas Altamont. Biro.

Mercredi 2 juillet 1969.
Prologue.

Brian Jones se balade dans l’allée de Cotchford Farm, son petit manoir anglais. Il fait une chaleur à crever et il passe son temps avec son inhalateur sur le nez pour repousser son asthme. Il a fait venir Helen, sa groupie préférée, pour la journée et ils écoutent Proud Mary, des trucs comme ça. Brian veut jouer ce genre de musique depuis qu’il s’est fait virer des Stones par le grand avec sa bouche de négro. Mick Jagger. De temps en temps, il jette un oeil à Thorogood, le gars responsable des travaux dans le jardin et qui se croit chez lui à la maison, ce mielleux. Il boit le whysky de Brian et hier il a balancé un coup de botte à l’un des chiens.

Maintenant, c’est le soir et Brian regarde avec Anna, sa nouvelle Anita Pallenberg, une émission d’humour à la TV. Puis, ils se retrouvent tous près de la piscine pour boire leurs alcools pendant que les clébards vont retrouver leurs os dans la niche. On entend rire et picoler le groupe quand Brian décrète qu’il veut se baigner. Bien sûr, l’autre idiot de Thorogood dit que, lui aussi, il veut nager. Janet, la copine de Thorogood, les prévient qu’ils sont trop bourrés pour se jeter à l’eau. C’est une infirmière, quand même, on a tendance à lui faire confiance.

Mais non, ils se bousculent sur le plongeoir et sautent dans la piscine.
Puis Janet et Anna rentrent dans la maison car ça commence à fraîchir. Tout le monde peut entendre Brian et l’entrepreneur se prendre le nez. En fait, Brian Jones ne peut pas encadrer ce type qui travaille quand il a le temps et considère Cotchford Farm comme sa maison.

Helen doit être couchée, elle a des examens, faut faire gaffe. Puis Thorogood rentre dans la maison quand Janet commence à hurler. Du coup, ils foncent vers la piscine pour découvrir Brian, la tête dans l’eau, immobile et carrément dans les vapes. Les chiens aboient, ils pressentent quelque chose de terrible et le fumier de Thorogood leur balance un verre à cocktail.

- Vos gueules, les clébards, dit-il.

Rapidement, c’est l’hystérie, tous parlent en même temps et ils finissent par tirer le musicien hors de la piscine et le déposent sur une serviette. Et ça y va côté bouche à bouche et tout le tralala. Les chiens, alertés par un sixième sens, ont compris que le blondinet ne reviendra plus. Ils se terrent dans leur niche en pleurnichant comme des gosses.


Ouvrages consacrés ou traversés par le jazz.

La vie d’artiste, roman.
La dame est une traînée, roman.
Coeur sombre, roman.
Bird, roman.
Petite mort sortie Rambuteau, novella.
Django, nouvelle.
Chorus, recueil de poèmes.
In a blue hour, BD avec Joe Pinelli.
Bye bye blackbird, poèmes avec Joe Pinelli.
Happy Slapping, BD avec JP Peyraud.
Don’t explain, nouvelles.
I Remember Clifford, nouvelles.
Auxquels il faut ajouter différentes nouvelles réparties dans certains recueils parus chez Rivages ( Etranger dans la nuit, Lady C., Souleymane, Une gloire locale, Chorus, Kind of Blue, Ca fait quoi d’être une contrebasse) et Piano Solo chez Moisson Rouge.

Ouvrages consacrés ou traversés par le rock.

Corvette de nuit, roman.
La guitare de Bo Diddley, roman.
Sharon Tate ne verra pas Altamont, novella.
Rock Machine, roman jeunesse.
La guitare de Bo Diddley, BD avec Chauzy.
Le roi sa femme et le petit prince, roman.
Harmonicas et chiens fous, nouvelles.
Auxquels il faut ajouter quelques nouvelles réparties dans certains recueils parus chez Rivages (Electric Jimmy, Portrait de l’artiste en revenant, Chanteuse de Blues, Jimi le retour, Victim of Love ).

Ecrits divers

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Autofiction

Publié

Barbès