Conversations secrètes.

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A la demande de la revue 813, j’ai écrit un hommage à Bill James. J’ai hésité un bon moment puis j’ai choisi de réécrire à ma façon la début de Retour après la nuit qui inscrit la mort de Megan Harpur. J’ai été frappé par ce formidable livre car je trouvais que James y allait fort en éliminant dès son premier roman un personnage important. Mais Retour après la nuit n’était pas son premier livre et nous avons pu retrouver Megan bien vivante dans les publications suivantes. Du coup, j’ai décidé dans ce pastiche de ne pas tuer la chère Megan.

Retour après la nuit.

Lorsqu’elle s’effondra, terrassée par un AVC, sur le parking de la gare, Megan Harpur rentrait chez elle pour prévenir son mari quelle n’avait pu trouver les pulls en cachemire d’Hazel et Jill. Elle avait arpenté Harrods l’après-midi durant sans pouvoir poser la main sur les cadeaux destinés à ses filles pour Noël.

Dans sa voiture, une Granada aux sièges en skaï, Colin avait répété ce qu’il s’apprêtait à dire à Megan.

Ce n’est pas dirigé contre toi, Megan, Dieu sait que tu es une bonne épouse mais parfois les autoroutes croisent des chemins de traverse.
Il s’assoirait calmement au salon pour la prévenir, assez loin des assiettes léguées par sa mère.

On ne peut pas parler de trahison, Megan, ne prends pas les choses au tragique…

Il roulait donc en direction de la station de Mitchell car il avait besoin de faire le plein. Il distinguait au loin l’embrasement du poste à essence dont les lumières vibraient, évoquant la jungle de Rambo, le retour, son film préféré, que Megan vilipendait avec des mots inconnus de Colin. Des mots qui lui restaient de ses longues soirées passées à souffrir sur Shakespeare avec les femmes du cours de théâtre. L’homme qui tenait les pompes à essence se mouvait dans un vêtement de travail à la couleur incertaine. Pendant qu’il garait sa voiture, Colin lut dans le regard du pompiste un étonnement tragique qui lui serra le cœur.

Parfois Megan se plaignait de ses horaires. Il argumentait, comme le font les flics, qu’il était le dernier rempart entre la civilisation et la sauvagerie qui couvait dans des banlieues ou les femmes n’avaient jamais entendu prononcer le mot Harrods.

Oui, je pars vivre avec Lindsey. Elle me veut. Elle a commencé à m’aimer en terminale, c’est du solide. Pourquoi tu ris, imbécile ?

Non, il ne devait pas parler de l’école. Les adultes ne peuvent croire à une passion ayant un rapport quelconque avec la scolarité.

Harpur avait trouvé Megan étalée par terre, la main sur le pneu avant gauche de sa vieille Astra. Il l’avait prise tendrement dans ses bras et, dédaignant son réticule empli de romans de la collection Harlequin, Harpur l’avait allongée à l’arrière de la Granada pour la conduire aux Urgences. Quand il avait découvert sa bouche, déformée par un rictus orienté vers la gauche de son visage, il avait immédiatement pensé à l’AVC.

Aux Urgences de Paston, une infirmière l’avait rejoint dans la salle d’attente pour lui annoncer que Megan était sauvée. Elle avait prononcé ces mots à tue-tête car c’était la première bonne nouvelle de sa journée déprimante.

-  Y’en a qu’ont du bol, grinça un clochard assis un peu plus loin.

A ces mots, Harpur s’était éloigné afin de prévenir sa hiérarchie au téléphone.

C’est en rentrant dans leur maison à trois heures du matin, après avoir quitté le lit moite de Lindsey, qu’Harpur s’était inquiété de l’absence de sa femme. La fatigue aidant, il avait fini par se coucher après avoir avalé un whisky sans âge. Hazel, quinze ans, qui ne buvait pas d’alcool, s’était levée dans la nuit, inquiète de l’absence maternelle.

-  C’est quand même ta femme, papa.

-  Je dors.

-  La légèreté des vieux couples ne cesse de m’inquiéter.

Il avait donc trouvée Megan dans la nuit du parking à quatre heures. Elle serrait contre elle un roman sentimental, Le cœur est un oratorio, et son visage était tourné vers l’est bien qu’elle détestât le Moyen Orient. Il avait soulevé le corps inerte et la Granada avait fait le reste.

Plus tard, Harpur avait rempli lui-même le formulaire d’admission à l’hôpital.

-  Nom de la malade.

-  Megan Irène Harpur.

-  Adresse de la malade.

-  126 Arthur Street.

-  Age de la malade.

-  Trente-six ans.

-  Amenée par.

-  Colin Harpur.

-  Lien de parenté avec la malade.

-  Mari.

-  Profession.

-  Policier.

-  Avez-vous connaissance d’antécédents vasculaires concernant votre épouse, monsieur Harpur ?

-  Non.

-  Pas de malaise, de chutes ?

-  Non, je ne pense pas.

Un brouhaha se produisit dans le dos d’Harpur. Il pivota et découvrit Desmond Iles, l’adjoint au chef de la police. Celui-ci portait un costume en soie beige, agrémenté d’une écharpe négligemment jetée sur l’épaule.

-  Ne pensez pas, Col, vous n’avez pas l’habitude, vous risqueriez de vous blesser. Megan aurait des vapeurs et vous étiez présent, Col ? Comment faites-vous, seigneur, avec la petite écolière, pour être toujours là où il faut …

-  Chef, elle risque de rester paralysée.

-  Megan était seule dans son wagon ? demanda Mark Lane, le chef de la police, masqué par Iles.

-  Colin ne sait pas, chef, il est en train de penser mais ces jeunes femmes veulent vivre leur vie, comme on dit dans les gazettes, et le cœur peine à suivre, parfois.

-  Une personne tellement charmante, dit Lane.

-  Evidemment, chef. Vous noterez que Colin, malgré sa vie tourmenté de séducteur de collèges mixtes, a réussi à porter dans ses bras l’épouse aimante. N’est-ce pas, Col ?

-  Et vos gentilles filles, Colin, il faut penser aux enfants, savez-vous ?

-  Colin pense même à celles des autres, chef.

Parfois Iles aurait volontiers torturé Mark Lane avec des pinces coupantes mais il faisait des efforts désespérés pour le dissimuler. Les deux hommes tournèrent les talons à l’entrée de trois clochards à l’odeur fétide.

Lindsey s’était accrochée à lui quand Colin avait parlé de rentrer à la maison. Elle était âgée de 19 ans et briguait une place près du chauffage en première année de licence d’anglais. Quand ils quittaient l’hôtel, ils sortaient l’un derrière l’autre et se retrouvaient sous un porche, dans les odeurs d’urine, fréquentes dans ce quartier. Colin relevait sa jupe et lui laissait un dernier souvenir humide. Puis ils se séparaient à reculons, se dévorant des yeux. Elle passait lentement sa langue sur ses lèvres, comme le faisaient les stars de télé-réalité qui alimentaient ses fantasmes.
Quand le pompiste moustachu posa les yeux sur lui, Colin nota dans son regard une image brouillée que l’homme superposait à la sienne. Avait-il déjà croisé ce garagiste dans la rue avec Lindsey ? Etait-ce l’image de Lindsey que le garçon appariait à celle de Colin ? Ses sentiments changeaient-ils son visage, exsudant une sexualité hors norme ?

Durant leurs échanges réguliers de début de soirée, Colin s’interrogeait sur le moment idoine pour se confier à Megan et lui annoncer qu’il allait quitter la maison. Mais aujourd’hui, pouvait-il encore discuter calmement, en adultes aurait dit Iles, avec une femme reliée à la vie à l’aide de tuyaux et incapable de former trois mots qui ne soient de la bouillie. A son réveil, Colin l’avait entendue réclamer de l’eau mais le gargouillis qu’elle expulsait fut remplacé par un geste de la main bienvenu en direction de la carafe.
Quand Harpur poussa la porte de sa maison, les filles se préparaient à partir en cours. Jill s’activait autour de la table de cuisine pendant qu’Hazel rédigeait un mot à l’attention de ses parents. Elles se tournèrent vivement à son arrivée. Harpur, figé, ne savait par où commencer. Hazel le dévisagea, terrifiée par son silence, pendant que Jill hoquetait déjà, tel un homme en manque d’oxygène. Harpur avança vivement d’un pas.

-  Non, non, ce n’est pas ce que vous croyez. Elle est vivante.

-  Où est maman, alors ? dit Hazel.

-  Elle est à l’hôpital. C’est vasculaire : un AVC.

Harpur fut assailli de questions et l’école fut rapidement oubliée. En réalité, Colin avait répété maintes fois le discours dédié aux filles mais celui-ci détaillait laborieusement comment un homme de son âge pouvait avoir préféré l’aventure à la routine. Et ce matin, il devait donc en composer un autre consacré au ciment du couple qui saurait résister à tout, y compris aux maladies cardio-vasculaires.

Epuisé par sa nuit, Colin laissa les filles se rendre seules à l’hôpital visiter leur mère. Il se passa la tête sous l’eau et monta dans sa chambre. Au fond de l’armoire du couple, il mit la main sur un sac du magasin Toys and Teddy Bear et l’ouvrit. Le jeu de Monopoly était toujours là, impeccable dans son papier chamarré. Il évoquait la famille, les soirées au coin du feu, les chamailleries pour savoir si Hazel avait les moyens d’acquérir la rue de la Paix. Je l’ai acheté avec tout mon cœur en pensant à vous, les filles, mais je ne serai pas là pour y jouer. Terminé.

Bien entendu, les femmes du cours de cuisine et celles qui répétaient La nuit des rois avec Megan étaient déjà sur place à l’arrivée d’Hazel et Jill. L’ambiance était joyeuse autour du lit de la malade qui s’éveillait lentement. Deux amies, spécialistes du veau marengo, s’échangeaient d’ultimes recettes pendant qu’une grosse intellectuelle, en combinaison de ski orange, se posait la question de savoir si « un tien vaut mieux que deux tu l’auras » relevait de la pertinence ou de la frilosité. Hazel se rapprocha du lit et souleva le drap qui cachait en partie le visage de sa mère. Elle vit donc la joue tirée et les lèvres affreusement déformées. Colin n’avait précisé aucun détail. Elle croisa le regard de Jill, pétrifiée de l’autre côté du lit. En découvrant ses filles, Megan essaya de se redresser avec l’aide de l’infirmière de jour. Elle ouvrit la bouche pour prononcer une phrase qui fusa dans un sabir inconnu en Grande Bretagne. Des pleurs silencieux coulèrent sur les joues d’Hazel. Au bout du lit, les conversations, un moment interrompues, reprirent de plus belle.

Harpur s’éveilla, seul chez lui, à seize heures trente. Ses rêves le portaient comme à l’accoutumée vers le corps de Lindsey. Celle-ci, vêtue d’une simple robe de bananes, agitait ses appâts à quelques centimètres de son visage. Mais bien vite l’image de Megan au visage tordu se superposa à la chair blanche de la jeune fille. Il entendit l’horloge sonner quelque part dans la maison. Un peu plus tard, il gara la Granada sur le parking de l’hôpital. On fêterait Noël dans deux jours et des guirlandes fatiguées pendaient au fronton du bâtiment. Megan sommeillait sur son lit métallique. Harpur se pencha vers l’infirmière, présentement occupée à changer la perfusion sur le bras de sa patiente.

-  Elle s’est déjà levée ?

-  Oui monsieur Harpur, mais la rééducation prendra du temps.

-  Comment ça ?

-  Sa jambe gauche est pratiquement paralysée.

Colin se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Hazel, qui avait fait un détour par les toilettes, apparut dans la pièce, prête à partir.

-  Je dois passer au collège, papa. C’est moi qui ai déposé le bouquet de fleurs des champs.

-  C’est très gentil, Hazel.

-  C’est dur pour un couple fusionnel comme le vôtre, ce coup du destin. N’est-ce pas ?

-  Le ciment qui nous uni reste fort malgré tout.

-  Tu veux parler de Jill et moi ?

-  Voilà.

-  Je ferai un pudding quand tu rentreras.

L’atmosphère déprimante de la chambre poussait Harpur à s’éloigner. Il sortit sur l’arrière de l’hôpital pour griller une cigarette, une activité qui lui était interdite à la maison. Il répétait à mi-voix le nouveau discours destiné aux filles incluant une mère touchée par la dureté des choses et une étudiante courageuse au sang bouillant. L’exercice n’était pas simple. La nuit était déjà tombée à dix-sept heures quinze. Il revint dans le hall puis traversa la salle d’attente. La porte de la chambre de Megan était entrouverte et il vit un homme à genoux près du lit. Celui-ci, brun et sportif, avait posé sa tête sur les cuisses couvertes de Megan et psalmodiait. Harpur s’approcha et tendit l’oreille.

-  Ma chérie, mon ange, on vient seulement de me prévenir. J’ai fait aussi vite que j’ai pu, mon oiseau, ma douce, je ne vais plus te quitter. Dès que nous sommes séparés, les forces du mal apparaissent.

Megan grogna doucement des mots incompréhensibles et sa main gauche se glissa tendrement dans les cheveux de son visiteur. Effaré, Colin s’approcha un peu plus pour dévisager par l’interstice l’homme au chevet de sa femme. Il reconnu un policier dont le nom lui échappait. Il se recula vivement et gagna la salle d’attente occupée par plusieurs clochards occupés à insulter le personnel féminin. Puis il connecta le visage de l’homme avec un souvenir d’Iles pérorant au rez-de-chaussée du commissariat.

L’humanoïd qui m’a précédé dans ce bureau est surnommé Jumbo. Vous le saviez, Col ? Il jouait le rôle d’un éléphant à l’arbre de Noël des enfants de la police et brandissait sa trompe, proposant ainsi un transfert stupide et sexuel. Les femmes piaillaient à chaque fois qu’il barrissait. La race féminine me déçoit parfois, Col. On l’a déplacé et, aujourd’hui, il tortille des fesses à Saint Pancrace près des mères de disparus. Le spécialiste des mamans en vichy rose portant des nattes. Un curé sédentaire, en somme. Vous connaissez ce mot, Col ?

Megan et Jumbo. Harpur n’avait rien vu. S’étaient-ils rencontrés en récitant du Shakespeare ? A ce stade d’intimité, il fallait remonter loin pour imaginer les prémices d’une telle liaison. La colère submergea Harpur. Le sentiment d’avoir été floué, qu’on lui ai menti, lui qui prenait tant de précautions pour ne pas détruire l’harmonie familiale. Un flic. Une sorte de psychologue. Harpur s’installa près du distributeur de café et avala trois gobelets à la suite. Jumbo passa devant lui sans le voir pour acheter un bouquet de roses jaunes à la fleuriste. Colin le suivit à quelques mètres et devina un bredouillage de félicité désertant la bouche de son épouse.
A dix-huit heures trente, Jumbo dépassa Harpur et sortit dans la nuit. Il entreprit de traverser le parking, une Morris en ligne de mire. Colin se mit au volant de la Granada et s’avança vers la sortie. A cinq mètres du policier, il appuya sur l’accélérateur et renversa l’homme. Puis, enclencha la marche arrière et entendit des os craquer à son second passage sur le corps tassé de Jumbo. Enfin, il alluma ses lumières et prit le chemin de la maison.

Sur une place plongée dans la pénombre, Harpur stoppa sa voiture et à l’aide d’une lampe de poche balaya le pare-choc d’un rai de lumière précis. Puis il hocha la tête et reprit son trajet.

Il parlerait aux filles dès ce soir. Quant au Monopoly, il devait convenir que ce cadeau manquait d’actualité. Il pourrait le remplacer par un volume de Jane Austen pour Jill et un disque de cette fille, Grace Jones, qu’Hazel affectionnait.

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