Famille lointaine.

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No Future.

Anne Beverley a déjà commandé deux bières car elle a soif. Maintenant, elle passe au blanc fruité. Un chardonnay français que les anglo-saxons consomment volontiers, comme on peut le voir dans les films. Ses cheveux sont vaguement en désordre sur ses épaules et l’état de ses dents indique la junkie certifiée. Mais on lui fiche la paix au Velvet Bar de Swadlincote, rapport à son deuil récent. Elle divague en regardant le plafond. Ils sont trois dans les lieux, sans compter le barman, Freddy, et l’homme à tout faire, serveur et balayeur, qu’ils appellent Djamal.

Devant l’établissement, Malcom Mc Laren descend d’un taxi surgit de nulle part et se dirige à grands pas vers la porte du Velvet en consultant sa Rolex. Il cligne des yeux dans l’entrée et repère Anne qui tire sur une cigarette de Marijuana en jouant avec son verre de vin. Le manager-couturier se penche vers elle en chuchotant.

-  Anne, c’est Malcom.

-  Ah, te voilà, mon grand. Tout ce chemin pour mon bébé, tu es vraiment un bon gars.

-  Tout le plaisir, Anne Tout le plaisir. Enfin, plaisir est malvenu dans les circonstances, heu, la délicate période que vous traversez.

-  On avait un pacte avec Sid, tu sais ça, Malcom ?

-  Bien sûr, Anne, un pacte. Les secrets de famille, ha, ha. Mais toute cette douleur, quand même.

-  Tu m’excuses, hein, je suis partie après le truc, là …

-  La crémation.

-  Oui c’est ça. Ça m’a tuée, tu sais ?

-  Oh, c’est évident, l’horreur de la disparition, se rendre compte que là, c’est pour toujours. L’homme est sans cesse confronté à des abimes qui l’emportent loin, très loin des humains.

-  Voilà, c’est bien dit. Commande-moi un verre, chéri.

Pendant que la mère de Sid Vicious semble s’endormir, Mc Laren hèle Djamal et lui suggère un énième Chardonnay et un Coca pour lui. Il tombe la veste et s’évente en surveillant du coin de l’oeil l’urne noire qu’il trimballe depuis New York. Un juke-box impavide parade contre un mur et Malcom s’en approche. Ils ont My Way mais dans la version de Franck Sinatra. Un peu déçu, il enclenche I Will Survive. Pendant qu’Anne se vautre dans son Chardonnay, il avale à petits coups son Coca.

- Au fait Malcom, tu as fait un mot à Jagger pour le remercier d’avoir
payé l’avocat ?

-  Tout a fait, Anne, nous devons beaucoup à Mick, un homme de grande classe, je trouve.

-  Il a dit quoi, pour Sid ?

-  Eh bien, ma foi, c’est un garçon un peu brutal parfois et ses mots peuvent aller au-delà de sa pensée.

-  Bon, accouche.

-  Il pense… il pense que la dose mortelle qui a tué ton fils était un mauvais produit.

-  Enfoiré. Et toutes les doses que j’ai fait passer dans ma chatte quand mon bébé était à Rikers Island, c’était de la crotte, aussi ? Je tremblais quand il fallait se glisser entre leurs arches qui couinent quand tu n’es pas clean. Si je livrais de la mort au rat, ça se saurait, non ?

-  Bien sûr, Anne, une grande probité de votre part, un souci réel à l’égard du client. Mais c’est Mick qui parle, pas moi, votre ami.

-  Dis donc, tu es bien coquet. C’est toujours cette Vivienne qui t’habille ?

-  Absolument. Nous avons toujours la boutique sur Kings Road, vous y êtes passée à une époque, Anne, je m’en souviens.

-  C’est vrai, Malcom. Alors cette urne ?

-  La voici.

En fait, l’urne qui contient les cendres de Sid Vicious, récemment cramé à New York, sont contenues dans une potiche vaguement ethnique avec des signes cabalistiques gravés sur le couvercle. L’ensemble possède ce petit côté suranné du mobilier hippie-baba actuellement en vogue dans les rues de SoHo. Malcom pousse l’objet vers Anne Beverley qui pense déjà à autre chose. Elle se contorsionne vers le bar.

- Hé Freddy, tu me sers une pinte ?

L’homme approuve d’un coup de menton en levant les yeux au ciel. Mc Laren jette un coup d’œil vers la rue grise. Il va pleuvoir. Il voudrait dire quelque chose à Anne avant de partir mais il a du mal. Surtout ne pas paraître pompeux.

-  Anne, je crois pouvoir m’avancer au nom des plus chers amis de Sid en vous assurant qu’il restera à jamais dans nos cœurs, tel un astre flamboyant dans cette nuit trop épaisse.

-  C’était mon bébé, Malcom. Oh, dieu, prend pitié.

Maintenant, elle pleurniche. Malcom, gêné, se lève et prend congé en balbutiant « une grande perte, mon amitié infaillible, les meilleurs nous quittent les premiers, une statue sur Trafalgar Square ». Il est un peu fatigué.
Après son départ, Anne commande un blanc à Freddy qui commence à ronchonner. Elle dit que c’est le dernier, pour la route. Finalement, l’heure avance et elle parvient à se redresser sur sa chaise, pose d’une main incertaine trois billets sur la table sale et se lève, direction la sortie. En contournant la table, elle renverse l’urne au sol mais personne ne s’en rend compte car Bill Hurley chante Unchained Melody dans le juke-box et les hommes présents tendent l’oreille car Hurley est toujours considéré comme un héros par ici.

Quinze minutes plus tard, Freddy indique à Djamal la table abandonnée par Anne et Malcom.

-  Ramasse tout ce bordel, s’il te plait, y compris sous la table. A chaque fois, elle met un souk pas possible. Si c’était pas la mère de Sid, je l’aurais virée depuis longtemps.

Djamal ignore tout de Sid et sa mère. Il est en Grande Bretagne depuis deux mois seulement et il est bien content car Freddy l’appelle par son prénom. C’est mieux que connard de bougnoule comme au début. Il prend donc une pelle et un balai dans la réserve et commence à faire le ménage. Il évacue d’abord les vestiges de l’urne qu’il pose sur la poubelle pleine à craquer située à l’arrière du bar. Puis revient dans la salle et ratisse les cendres qu’il compile avec sa pelle. Comme la poubelle est pleine, il passe aux toilettes et balance tout dans la cuvette. Puis il tire la chasse car c’est un garçon bien élevé.

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