Miles.

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Miles Davis.

J’ai découvert Miles Davis dans les années soixante avec Sketches Of Spain. Puis, à rebours, les années Columbia avec Coltrane, le concert de Newport et bien d’autres. J’ai lâché prise à l’époque électrique. Quand Miles lorgnait vers James Brown, Sly Stone et, plus tard, Prince. Je reste donc un acoustique, ce qui est assez mal vu chez les inconditionnels du musicien. Mais c’est comme ça. J’ai écrit récemment cette nouvelle située à New York en 71. Miles sortira en un seul morceau de cet accident mais le prochain sera plus grave : deux chevilles brisées.

LAMBORGHINI MIURA.

Les deux hommes patientaient derrière les vitres d’un studio. Celui-ci faisait face au 312 de la 77eme rue Ouest. Ils étaient blacks et ne portaient aucun insigne de gang new yorkais. Le plus jeune se faisait appeler Diesel et l’autre utilisait son vrai prénom, Sonny. Diesel, l’œil vissé à ses jumelles, surveillait un black de petite taille qui passait alternativement du premier au second étage du duplex aménagé dans l’ancienne église orthodoxe. Un lévrier crapahutait dans le séjour et répondait en frétillant de la queue aux injonctions de son maître. L’homme portait des lunettes aux verres bleuis et clignait des yeux en scrutant deux statuettes africaines représentant des femmes enceintes. Parfois il se penchait vers son électrophone stéréo et changeait le vinyle. Pour l’heure, il écoutait le dernier James Brown.

-Je déteste ce mec, dit Diesel.

-Tu es jaloux, dit Sonny.

-Un connard qui joue de la trompette pour les blancs et qui ne paie pas sa came, ça me donne envie de gerber. Tu as vu sa nana ?

-Montre.

Les jumelles changèrent de mains et Sonny fit le point sur une belle fille nommée Sherri Brewer mais que la plupart de ses amis appelaient Peaches. Pendant qu’elle esquissait des pas de danse sur le tapis ethnique, le musicien essayait des vestes en daim teintées différemment. Il arborait le look en vogue à l’Apollo.

-Ils vont sortir, il essaie des vêtements, dit Sonny.

Dans le duplex, Miles Davis, était lancé dans une discussion d’affaires, par téléphone, au sujet d’un nombre important de billets d’entrée pour l’un de ses concerts prévu au Philarmonic Hall.

-Je ne t’achète pas des places pour mes copains, je veux que mon peuple vienne écouter ma musique. J’en ai marre de mon public de blancs becs. Quoi ? Non, je ne vais pas les distribuer moi-même, abruti, je vais demander aux filles de John et elles les écouleront à Harlem. Donc, tu me déduis le prix des 500 places de mon cachet mais tu me fais une ristourne sur le prix de base du billet. Alors, tu annonces ton chiffre ? … OK, ça me va.

-A qui tu parlais, Miles ? dit Sherri.

-Gorenstein. Il ne comprend rien à ce qu’on lui dit.

-Un certain Don Alias a téléphoné ce matin.

-Il rappellera, c’est un percu.

Dans l’immeuble d’en face, Diesel fixait d’un regard maussade la pluie fine qui lavait les trottoirs de New York. Il était 17 heures et seules les fenêtres du duplex éclairaient la rue qui peu à peu plongeait dans la pénombre. A ses côtés, Sonny laissa retomber ses jumelles sur son abdomen.

-Je me suis gourré, ils ne sortent pas. Tu nous fais les pizzas ?

-Tu as vu l’heure ?

-J’ai faim. Prends un whisky si tu veux mais moi j’ai faim.

-Tu me prends vraiment pour ta bonne, Sonny, tu fais chier.

-Reste calme, un jour c’est toi qui donneras des ordres. Range ce Glock, Tuco a dit : pas de flingues.

Diesel ne répondit pas et passa dans la kitchenette préparer deux pizzas napolitaines. Sonny monta légèrement le son de la radio qui proposait I Want To Take You Higher de Sly Stone. Ils avaient investi le studio la veille au soir et le rendraient le lendemain à Dahlberg qui régnait sur l’immobilier et la came au nord de la 70e. Néanmoins, Sonny appréciait un minimum de confort.
Dans le duplex, Miles avait faim lui aussi et, torse nu, confectionnait un chili selon une recette que son père lui avait inculquée. Une radio cassette diffusait sur une table de travail un morceau de son récent disque, Jack Johnson. Et sur la petite télé de la cuisine, une chaîne du cable rediffusait un vieux combat de Sonny Liston. Cependant, le trompettiste restait concentré sur le chili.

-Je ne peux pas prendre un gramme, Miles, dit Sherri.

-J’ai de la salade dans le bac à légumes.

-Où ça ?

-Dans le bas du frigo, t’es con ou quoi ?

-Ca va, ca va.

Ils prirent donc leur déjeuner à 17H30. Puis Miles s’isola dans la pièce du fond et bu deux verres de whisky à la suite. Son visage restait fatigué suite à la dernière pneumonie qui l’avait laissé exsangue. Il continuait à mixer antibiotiques, héroïne et alcool. Il leva un œil de batracien en direction de Sherri. Il savait que cette aventure serait sans conséquence mais cette fille lui changeait les idées et il en avait besoin. Dans un mois, il partirait pour une tournée européenne avec Jarrett et les autres. Il retrouverait la musique et tout redeviendrait comme avant.

-Tu m’avais promis qu’on irait faire un tour vers Gramercy Park avec la Ferrari, dit-elle.

-C’est une Lamborghini Miura.

-Oui, un truc italien. Alors, on va se balader ?

-On y va. Enlève cette veste rose immonde.

Diesel nota de l’agitation dans le duplex. C’est bon, cette fois-ci, murmura-t-il.

-Sonny, ça va bouger.

-Je file préparer la Mustang. Dès qu’ils quittent l’appart’, tu descends au garage.

-On prévient Tuco ?

-Trop tard.

Le garage s’étirait sur trois étages. Sonny se mit en quête de la Mustang. Il était Noir mais contrairement à Diesel, ne communiait pas avec les oripeaux portés par ceux du Flower People. Il affichait donc un look cinglant : costume noir, chemise noire, cravate noire. Pour faire bonne mesure, il portait des lunettes fumées. Quand il eut trouvé la voiture, il passa deux minutes à évacuer les boîtes à hamburger vides, les ex-gobelets de café, les serviettes tachées et trois cassettes de Sam and Dave. Il fourra l’ensemble dans une poubelle, régla le siège et s’installa derrière le volant. Puis Diesel débarqua dans son pantalon violet à pattes d’éléphant et se glissa sur le siège passager.

-La fille est avec lui.

-On sait quoi sur elle ? dit Sonny.

-Sherri Brewer, danseuse. Elle a joué dans Shaft.

-J’adore ce film. Pour une fois que les Blacks ne passent pas pour des cons.

-Regarde, c’est lui dans la Lamborghini.

Sonny décrocha du trottoir et laissa trois voitures entre la Lamborghini et la Mustang. Il songeait à Miles qui voulait plaire aux Noirs de Harlem et, plus généralement, à tous ceux de son peuple. Des gens peu solvables. Miles réclamait qu’on baisse le prix des places afin qu’elles restent accessibles aux pauvres du Bronx et d’ailleurs. Et baisser faisait perdre du fric à Dahlberg, donc à Tuco, donc à lui, Sonny. Ca devait cesser. Il se pencha contre la vitre, plissant les yeux sur New York, vibrante au cœur de l’été indien.

Dans la Lamborghini, Miles contemplait sa coiffure afro en conduisant.

-Qu’est-ce que tu regardes ?dit Sherri.

-Mes cheveux, je les trouve un peu longs.

-On peut passer chez ton coiffeur, on n’est pas pressés.

-Timy va bientôt fermer, c’est une horloge, ce mec.

-Oui, mais toi tu es Miles Davis.

-C’est vrai. Avec un centimètre en moins, je serais mieux. Accroche-toi, je passe la quatrième.

En trois coups de volant, Miles récupéra Broadway. Ca ronflait sous ses Berluti.

Le tempo des bielles.

Le souffle des chevaux.

La félure des transmissions.

Il traversa Columbus Circle en scatant sur Something Else.

-Derrière Bryant Park, non ?

-A deux rues dans la cinquième, dit Sherri.

Il fait quoi ce con ? couinait Diesel. Sonny ne disait rien. Miles pouvait avoir décidé n’importe quoi. Faire pisser le clébard à Bryant Park, regarder passer les bateaux sur le pont de Queensboro ou bien prendre un tacot pour Baltimore à Grand Central. Mais ils n’étaient pas repérés, Sonny en était sûr. Ce qu’il préférait dans cette ville, c’était les feux rouges qui empêchaient la Lamborghini de les semer. A Times Square, Sonny dut freiner comme un dément devant deux sans-abris cramponnés à leurs bouteilles soigneusement enveloppées de papier kraft. Diesel prit le temps de les insulter. A l’approche de la 42e, Miles rétrograda. Sonny saisit sa chance et remonta deux véhicules placés entre le musicien et sa Mustang. Et quand Miles vira en direction de Bryant Park, Sonny écrasa sa pédale d’accélérateur, doubla la Lamborghini et se rabattit d’un coup de volant. Il nota au passage le visage ébahit du trompettiste qui tentait de maintenir sa voiture dans le flot de la circulation. Mais c’était trop tard. Les pneus du bolide rital mordirent le trottoir, trois poubelles décollèrent dans la nuit tombante. Miles arracha de l’aile droite la déco d’un parfumeur pour terminer dans le mur d’un immeuble en ravalement. Sonny gara sagement la Mustang contre le trottoir et les deux Blacks se portèrent vers le lieu de l’accident. La voiture italienne fumait, le capot gisait sur le bitume et le toit ouvrant se dressait vers les cieux. Trois passants s’avancèrent eux aussi, piétinant le verre brisé. Diesel sortit son Glock.

-J’avais dit pas d’arme, susurra Sonny. Range ça.

Puis il gagna l’avant de la Lamborghini et se pencha sur Miles Davis vaguement groggy. Sherri saignait du nez.

-C’est une jolie voiture, Miles, et tu es vivant. La prochaine fois, tu pourrais mourir.

-Pourquoi ?

-Les prix sont les prix. Plus de ristournes, c’est terminé. Toi, tu souffles dans ta trompette de merde et c’est marre.

Puis Sonny se tourna vers les badauds, cherchant sa voiture des yeux.

-Vous avez reconnu Ray Charles, les mecs ?

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