Lecture des romans de Manchette

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O dingos, O châteaux
Série noire, 1972

Michel Hartog, milliardaire et architecte, choisit une ex-aliénée pour s’occuper de son neveu dont les parents sont morts. La jeune femme et l’enfant, Peter, sont rapidement enlevés par un tueur chargé de les éliminer. Mais le duo parvient à s’enfuir et traverse la France avec le tueur aux trousses , lui-même aidé par deux branques. Tout ceci trouvera son épilogue dans les méandres d’un lieu relevant du mythe pour Hartog et son ex-associé, Fuentès. Manchette inscrit souvent la folie dans ses romans mais n’en fait jamais le thème central. Ici, il appuie un peu plus sur le sujet car Julie, la garde d’enfant, ne réagit pas selon les dogmes de la normalité. On ne la sent pas non plus travaillée par une morale avec un grand M. Elle veut sauver sa peau et celle du gosse. Pour ce faire, elle n’hésite pas à tuer. On peut donc avancer que l’individu sans repères psychiques revient à l’instinct de survie auquel, ici, on adhère. La violence de Julie nous apparaît comme une nécessité ne souffrant pas la discussion.

L’intrigue proposée est peu épaisse et, du coup, Manchette progresse avec ses armes favorites : écriture et intelligence. Les scènes de violence, assez nombreuses, sont traitées avec vista et beaucoup de précision. Parallèlement à la rage de Julie, Thompson, dévoré par la maladie, annonce la fin d’une race que viendra plus tard confirmer La position du tireur couché. Contrairement à Que d’Os, simpliste et qui se noie dans la facilité, l’écrivain sublime ici une histoire de fuite-poursuite déjantée. Sans faiblesse et sans sensiblerie. En deçà de Le petit bleu de la côte ouest et La position du tireur couché, ce livre est néanmoins à situer très haut dans l’univers manchettien. Il a, par ailleurs, obtenu Le grand prix de littérature policière ; il paraît que c’est important.

Nada
Série noire, 1972

Une clique d’anarchistes- inorganisés, donc - décide d’enlever l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris et de réclamer une rançon. L’un d’eux renonce. L’enlèvement se fait et le groupe se trouve acculé à un remake de Fort Alamo après moult péripéties. Le plus cohérent d’entre eux, Buenaventura, réussit à s’enfuir. Il s’agit bien sûr d’une condamnation sévère du terrorisme et Jean Patrick Manchette est ici en droite ligne avec les idées situationnistes. Plusieurs éléments sont improbables, notamment l’enlèvement dans un bordel, filmé par les services secrets. Le ton du livre est à la limite du burlesque et rappelle curieusement les bandes dessinées éditées par les situs.

Manchette reste ferme sur ses principes : les flics sont ignobles, les hommes politiques aux ordres et corrompus. Ce que nous dit ce roman, c’est tout simplement qu’une action armée coupée d’un mouvement social est vouée à sa perte. Ce qu’il ne dit pas c’est que bien souvent les terroristes sont manipulés par les pouvoirs en place.

Ce livre est à l’origine d’une méprise concernant Manchette. La presse a considéré que l’auteur utilisait le polar à des fins gauchos-politiques alors qu’en fait l’homme était un écrivain de haut niveau et un styliste inspiré. Je reste circonspect concernant cet ouvrage mais il faut le lire car il remet les choses en place après les utopies désespérées qui prirent naissance suite à 68.

Que d’os
Série noire, 1976

Jean Pat, manifestement titillé à l’idée de se jouer des archétypes, choisit un détective privé comme héros dans deux de ses livres. Ancien gendarme et un peu brut de décoffrage, Tarpon, c’est son nom, fait donc dans Que d’os sa deuxième apparition pour une enquête qui commence avec la révélation d’une disparition par la grand’mère de la disparue. Ensuite on s’en prend à Tarpon lui-même. Un flic balourd, Ciccolini, traîne dans les parages. Comme tout se complique, le privé se fait aider par Hayman, ex-journaliste et une fille, Charlotte Malrakis.

Vous avez compris que l’on verse dans le burlesque mais n’est pas Westlake qui veut. L’écriture est approximative et, de l’aveu même de Manchette, les faiblesses d’expression sont mises au compte du "parler plouc » de Tarpon. Tout ceci évoque un travail de commande traité avec humour et nous sommes très loin de l’affaire N’Gustro ou de O dingos O chateaux.

L’intérêt principal du livre consiste à savoir si Tarpon va réussir à copuler avec Charlotte qui ne paraît pas opposée à la chose. Du coup, nous en resterons là, côté suspense. Sur la fin apparaît une secte, de la drogue et un groupuscule genre Honneur de la police. Je rassure néanmoins les héritiers de Prévert : aucun raton laveur à l’horizon.

Le petit bleu de la côte ouest
Série noire, 1976

Gerfaut, un cadre lambda assiste, au bord d’une route de province, à l’élimination d’un homme. Il porte le blessé à l’hôpital et rentre chez lui. Partant de là, un ex-potentat d’une république bananière sud-américaine lance un contrat sur notre cadre moyen. Car Gerfaut en a trop vu sur ce bord de route.

La quasi totalité du livre conte la fuite de Gerfaut et son terrible désir de survie. Il échappera aux tueurs et se fera vengeance. Ce qui est à l’oeuvre c’est la situation de l’homme diminué par le système de production. Sa capacité à retrouver l’instinct de l’animal pour échapper à la menace, à la mort. Manchette, qui n’était pas un grand optimiste, le fait revenir au bercail. Il réintègre la société mais ne sera plus tout à fait le même et le monde continuera de tourner. L’intrigue est minimale, le style béhavioriste en diable et les échappées en montagne amusantes car on perçoit que l’écrivain n’était pas vraiment passionné par la nature.

Manchette met en place une écriture distanciée, précieuse parfois, qui lui permet de regarder son personnage de haut et de s’amuser avec la langue et les situations. On aura compris à la lecture du titre que la bande- son est consacrée au jazz west coast et l’auteur ne se prive pas d’indiquer quelques références pointues dans ce domaine.

Il faut trouver le succès de ce roman dans la vivacité et le vernis intellectuel de Manchette qui séduit avec trois mots. L’écrivain est ici sur le devant de la scène, débarrassé des oripeaux politiques voire situationnistes et gagne la partie sur son seul talent de styliste, capable de transformer le plomb, cité ci-dessus, en or. J’ai adoré ce livre à sa sortie et je ne renie nullement mon affection d’alors.

La position du tireur couché
Série noire, 1982

Martin Terrier, tueur sans états d’âme, décide de raccrocher. Son employeur s’y oppose, bien entendu. Voilà l’intrigue. Ce qui en découle ne varie guère du thème central, un classique du genre noir.

Manchette nous propose donc un héros au destin individuel, qui ressemble assez au parcours d’un héros de droite. Sa nana, son fric, son rêve d’ile isolée encore vierge de pollutions politiques et autres.

Mais c’est en adolescent que Terrier envisage sa retraite car il revient chercher dix ans plus tard la jeune fille qu’il s’était promis de ramener dans ses filets. On assiste donc à une régression, centrée sur le passé avant la mort en série, quand le mot amour voulait dire toujours. La société des hommes ne concerne plus Martin.

Mais ce sont les hommes qui lui expliqueront la manipulation dont il a fait l’objet et, à cause de ces mêmes hommes, il terminera serveur dans une brasserie de merde. The dream is over. Cette fin de course ne débouche sur rien, ce qui peut gêner certains.

Manchette, dans cet ouvrage, cite ses précédents livres -notamment le petit bleu- mais fait preuve d’une maitrise totale de la langue. Le style est sec, comportementaliste, avec parfois des échappées affectées que Jean Pat nous glisse en guise de clin d’oeil. On ne dira jamais assez que cette écriture, belle, implacable et, parfois, facétieuse reste ce que le polar français a produit de plus abouti. On ne voit guère, au plan du style, que James Ellroy à lui opposer sur la scène polar. Notons au passage que Manchette, qui peine toujours à installer des histoires d’amour, s’en sort plutôt bien, cette fois-ci.

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