Horace Mc Coy contre l’Amerikkk

Publié

Avec l’aide de Jean Paul Gratias

Approche de l’écrivain à travers son roman
Un linceul n’a pas de poches.

D’abord il y a la photo.
Qui en a eu l’idée ? Joe Shaw, probablement. On l’imagine très bien allant dénicher un gamin fasciné par Black Mask pour tirer le portrait à ces mecs qui faisaient ronfler les tirages de la revue. Bob ou Stan,peu importe, pourvu qu’il sache appuyer sur le déclencheur au bon moment.
Le môme n’a pas raté son coup. Sans le savoir, du bout de l’index, il a figé l’histoire du roman hard-boiled. Il a même fait mieux : il nous raconte une anecdote.
Car sur le cliché, tout le monde regarde l’objectif à l’exeption de trois écrivains : Chandler, Hammett, Mc Coy.
Les meilleurs.
Sur cette photo, Hammett est carrément tourné vers Chandler, l’air de dire : "Que pense -tu de ce mec-là ? " Chandler, lunettes sur le pif, pipe au bec, contemple, songeur, Horace Mc Coy. Qui lui ne regarde personne. Les yeux sont fixes, plongés dans un rêve - un cauchemar - enfin, bref, ailleurs.
A quoi peut bien penser Mc Coy durant cette soirée de janvier 1936 ?
A Hollywood qui commence à le nourrir ?
A Mitchum - gouape grande gueule body buildée - qui le moquera sur le tournage de The lusty men ?
A ses années de dèche, courant la thune dans les rues torves de l’Amerikkk ?
Non.
Horace pense tout simplement au roman qu’il vient de commencer à écrire. Il en connait déjà le titre : No pockets in a shroud. Son second roman mais en fait celui qu’il aurait du rédiger avant They shoot horses don’t they ? : les premiers romans sont souvent autobiographiques.

No pockets in a shroud

Le héros Mike Dolan, journaliste épris de vérité, théatreux amateur, anti-fasciste - mais jamais militant - c’est Mc Coy. Un petit péquenot arrimé à son underwood, perclu de dettes, hésitant entre les jolies filles de la bourgeoisie et les damnés de la terre - certains communistes - rescapés de la crise de 29.
Les trimardeurs, cheminots, crève-la-dalle qui des années durant traversèrent les States de part en part sur des wagons à bestiaux.
Pour grapiller des boulots de merde dans des bleds de merde.
Ceux qui hantèrent les marathons de danse, les poumons en feu, les pieds en compote, pour décrocher la timbale. Qui se retrouvèrent un flingue à la main quémandant une euthanasie libératrice. Et les autres, les dépités du mirage hollywoodien, le coeur en charpie, les sens en maraude, qui rentrèrent à la maison, vaincus et dépouillés de leurs pauvres rêves.
L’histoire, maintenant : Mike Dolan, reporter révolté par les compromissions, plaque son journal et monte sa propre affaire pour dire toute la vérité sur sa ville pourrie. Mais sa rigueur effraie, son imprimeur se défile puis c’est son distributeur qui le lâche. Dolan affronte une société proche du Klan et ses articles poussent au suicide un avorteur. Devenu gênant, voire dangereux : il termine sa trajectoire - une balle dans la tête - dans une poubelle.
Dans ce roman que commence Mc Coy en 1935/36, il rééditera - en plus hargneux - ce qui était à l’oeuvre dans They shoot horses don’t they : tendre à l’Amérique un miroir qui lui renverra à la gueule ce qu’elle a fait de son peuple, la souffrance qu’elle lui inflige, la corruption institutionnelle, le mensonge édifié en doctrine, la presse déjà vendue aux politiciens et aux publicitaires.
Il n’est pas question ici d’aspiration au néant, au nihilisme, comme fera semblant de le croire une critique bouffie - l’aigrette aux tempes - et les historiens de tout poil ( même O’Brien patauge sur ce sujet ). Non. Mc Coy pointe le doigt, tel un combattant, sur les tares et la misère. Son héros est né pour perdre car en 1936, les happy end n’existent plus. Il faudra attendre le conflit mondial de 39/45 pour que les Etats Unis connaissent la rédemption et créent de nouveaux héros qui éffaceront les années de cendres.
On peut ici relire quelques lignes pertinentes d’Ellroy écrites soixante ans plus tard : "L’Amérique n’a jamais été innocente. C’est au prix de notre pucelage que nous avons payé notre passage, sans un putain de regret sur ce que nous laissions derrière nous. "
Et ceci : " l’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles. "

Mc Coy paiera très cher cette démythification. No pockets in a shroud, rejeté par l’édition américaine, sera publié d’abord en 1937 par Arthur Baker en Grande Bretagne et en 1946 dans la Série Noire créee par Marcel Duhamel. Il lui faudra attendre 1948 pour que New American Library accepte d’éditer une version remaniée de l’édition anglaise qui elle-même avait subie des coupes par rapport au manuscrit original. Dans l’édition américaine, Myra Barnowsky, la secrétaire de rédaction communiste, devient une perverse sexuelle. Le sexe étant moins sulfureux que le marxisme dans les années quarante aux Etats-Unis.
D’après Mark Royden Winchell, la réplique que Mc Coy fait tenir à Dolan : " Ma foi, un linceul n’a pas de poches " ne fait que reprendre en plus cru l’aphorisme qui sert de titre à la pièce de Kaufman et Hart Vous ne l’emporterez pas avec vous, une comédie légère produite en 1937 et qui obtint le prix Pulitzer dans la catégorie " Théâtre " l’année suivant celle où No pockets in a shroud fut publié.

Horace et la critique

Au moment où, en France, Camus, Sartre, Beauvoir et Malraux hissent Mc Coy au niveau de Faulkner et Hemingway, l’amérique se refuse à l’adoubement d’un second James Cain. Cette référence à Cain finit par indisposer Mc Coy qui écrit un jour à ses éditeurs : " Je n’aime pas ce que Cain écrit, même si l’on peut penser qu’il aurait beaucoup à m’apprendre. Ce que je sais en revanche, c’est que si l’on continue à me coller comme étiquette " écrivain de l’école Cain " (en admettant que cela puisse avoir un sens ), je vais finir par lui trancher la gorge, ou par trancher la mienne. " (Thomas Sturak dans Tough guys of the Thirties, Southern Illinois University Press, 1968 ).
En 1982, au moment où Winchell fait paraître son étude sur Mc Coy, celui-ci est définitivement considéré comme l’un des grands - avec Chandler et Hammett - du roman noir américain. Lu, étudié, traduit dans le monde entier. Mais Winchell ne l’entend pas de cette oreille :
" Si la cote de cet enfant du pays augmente auprès des critiques, ce ne sera propablement pas grâce à un quelconque événement survenu à Paris ou à Pekin. Ce n’est pas dans les traités sur le roman existentialiste ou marxiste que le nom de Mc Coy est mentionné le plus souvent, mais dans les études régionalistes sur le roman hollywoodien. Pour cette raison, nous pouvons dire que Horace Mc Coy - quoi qu’il ait pu être par ailleurs - était bien un écrivain de l’Ouest américain. Pour mieux définir sa place dans la littérature de l’Ouest américain, cependant, il faut faire la distinction entre trois types de régionalismes. Au niveau le plus superficiel, Mc Coy était un écrivain de l’Ouest parce qu’il a passé la majeure partie de sa vie au Texas et en californie. Plus significatif encore, l’Ouest sert de cadre à l’action de quatre de ses cinq romans. Au-delà de ces considérations, cependant, il y a le fait que Mc Coy a contribué à élaborer l’image littéraire de Hollywood - une ville qui symbolise l’un des aspects du mythe de l’Ouest. "

Autrement dit, Mc Coy est un écrivain régionaliste car il a vécut toute sa jeunesse dans le Tennessee et a fait l’erreur d’aller travailler à Los Angeles.
A ce compte-là, Proust est un écrivain régionaliste lui aussi et Céline un romancier banlieusard. On croit rêver.

Les dernières années

Arrivé en 1931 à Hollywood, Mc Coy aura travaillé sur une quarantaine de longs métrages jusqu’à sa mort. A cinquante ans passés, obèse, fatigué, il réalise que sa veine romanesque s’est tarie au contact de l’usine à rêves. En 1950, il écrit This is dynamite pour Paramount. Le film, réalisé par William Dieterle, est distribué en 1952 sous le titre The turning point. Avant la parution du film, l’agent de Mc Coy le presse de novéliser le script. Mc Coy refuse catégoriquement. Finalement, le texte parait sous sa forme scénaristique après la mort d’Horace, chez Dell en 1959 sous le titre Corruption City. Cet ouvrage n’est jamais pris en compte par la critique et les historiens américains. Or, sur ce coup-là, Duhamel double tout le monde en publiant le chose en 1953 sous le titre Pertes et fracas. Qui est bien un roman, pas un script. Si Mc Coy a refusé de novéliser This is dynamite, qui l’a fait à sa place ?
Horace Mc Coy, qui fut proche de Fitzgerald, aimait Hollywood qui l’avait nourri (trop ? ) et haissait de même Hollywood, tombeau des ambitions. Fitzgerald, amer et écoeuré par toutes ces années à ramer dans l’ombre des Studios, dédicace Gatsby Le Magnifique sous cette forme :
De la part de Scott Fitzgerald
(héraut de la fatalité)
pour Horace Mc Coy
( qui n’annonce pas des lendemains qui chantent )

Hollywood : une ville qui pouvait transformer un homme bon et révolté en serviteur besogneux, usé par les compromissions quotidiennes avec des hommes mauvais. Ceux qui s’empresseront d’écrire l’histoire de l’Amérique jusqu’à la fin du siècle.
Dans son livre, Sturak décrit brièvement les derniers instants de Mc Coy : " Le soir du jeudi 15 décembre 1955, il s’assit dans son salon, après avoir allumé son téléviseur. Sa femme, qui se trouvait dans une autre pièce, entendit Mc Coy l’appeler. Le temps qu’elle le rejoigne, il s’était affaissé dans son fauteuil, terrassé par une crise
cardiaque. "
Sur la table du bureau, Horace abandonne les 46 premières pages de ce qui devait être son septième roman.

Et le mec dans tout ça ?

Les historiens ne sont pas tendres avec l’individu Mc Coy. Michel Lebrun parle d’un homme ambigu, tenté par la gloire que procure la réussite en littérature générale ( oui, Scalpel est un mauvais livre mal foutu ). Winchell lui reproche sa fascination pour les classes aisées et voit dans sa vocation d’écrivain une façon habile de soulager sa conscience.

En fait, il y eut deux Mc Coy. Le gamin issu d’un milieu modeste qui tatera de tous les métiers : videur de marathon de danse, vendeur de journaux, représentant, chauffeur de taxi. L’acteur passionné du Dallas Little Theatre qui joue The good hope d’Heijerman, They knew what they wanted de Sidney Howard ou Liliom de Ferenc Molnar (repris ces jours-ci à Paris ). Le journaliste du Dallasite qui signe la rubrique anti-raciste Nuit Noire, le nouvelliste de Black Mask, enfin.

Le second Mc Coy nait en 1931 quand Horace vient s’installer et travailler à Hollywood. Il y épousera deux femmes, riches, issues d’un milieu social élevé. Il signera une quarantaine de scripts et probablement le double en comptant les films non crédités. Autrement dit : confort, endettement, travail assidu, reconnaissance. Une vie rangée.

Que nous fait Mc Coy dès 1932 quand il écrit une nouvelle sur les marathons de danse et la cannibalise en 1933 pour la romancer et la titrer They shoot horses don’t they ?
Un transfert. Un putain de transfert.

Baby Freud aurait adoré ça. La vie aventureuse, engagée, ardente, la compassion pour les losers, toutes choses qu’Hollywood lui a volées, il va les vivre par procuration en créant des personnages, tel le fameux Mike Dolan, qui agiront à sa place.

L’engagement de Mc Coy à l’époque du Dallasite ne se discute pas. De même, l’écrivain est sans ambiguïté : son camp est celui des perdants.
Mais l’homme ? Où était Mc Coy quand Mc Carthy fait tomber les têtes de ses amis scénaristes et réalisateurs pendant la chasse aux sorcières ?
Où était-il quand Kazan inscrit des noms sur la blacklist pour "conserver sa piscine" comme le note John Berry ?

Le 26 Mars 1953 quand Hammett témoigne devant la sous-commission sénatoriale de Mc Carthy au sujet de ses sympathies communistes, que pouvait bien foutre Horace ?

Rien, probablement. Comme la majorité silencieuse de Beverly Hill. De 1932 à 1955, Mc Coy n’a cessé d’écrire pour Hollywwod. Sans prête-nom, tel un artisan pépère qui rapporte la thune et rentre à la maison, la tête dans les épaules.

On souhaiterait que les écrivains soient à la hauteur de leurs oeuvres. C’est beaucoup demander. A 34 ans, Horace Mc Coy a décidé de devenir un homme ordinaire ce qui ne l’a nullement empêché de signer quatre romans majeurs : They shoot horses don’t they, No pockets in a schroud, I should have stayed home, Kiss tomorrow goodbye.

C’est pas si mal pour un homme qui, tel Dolan, devait quémander à Bishop - le reporter judiciaire du journal - l’orthographe exacte de Goethe ou Beethoven.

Bibliographie :

- Horace Mc Coy, "Un linceul n’a pas de poches"
(Gallimard)

- J.Thomas Sturak, "Horace Mc Coy’s objective lyricism"
in Tough Guy Writers of the Nineteen Thirties
(Southern Illinois University Press, 1968)

- J.Thomas Sturak, "The life and writing of Horace Mc
Coy", 1897-1955 (UCLA, 1967)

- Mark Royden Winchell, "Horace Mc Coy"
(Boise State University, 1982)

- Michel Lebrun, "L’almanach du crime 1983" (La butte
aux cailles)

- Gooffrey O’Brien, "Hard-boiled USA" (Encrage)

- Michel Mertens et François Guérif, "Underwood USA"
(Balland)

- Paul Buck, préface à un omnibus Mc Coy.

- Claude Mesplède, Jean-Jaques Schleret, "Les auteurs de
la Série Noire" (Joseph K)

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