Chester Himes.

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J’ai toujours aimé Chester Himes, et ce, depuis ma première lecture du romancier : Couché dans le pain. En juillet 2009, il aurait eu 100 ans et à cette occasion j’ai écrit la nouvelle ci-dessous pour lui rendre un très modeste hommage.

Le roi des poireaux.

Septembre 1960.
Chester Himes descendit du train en provenance de Milan. Il balaya la gare de Naples d’un oeil fatigué et se tourna vers Lesley Packard, sa nouvelle amie.

- On prend un taxi ?

- Oui, le Britannica est loin d’ici.

Un taxi napolitain bringuebalant stoppa devant eux et ils se laissèrent conduire jusqu’à l’hôtel, traversant des quartiers pauvres et abandonnés comme seule l’Italie peut en réceler. Leur chambre donnait sur la baie et Lesley resta scotchée face au Vésuve qui disparaissait dans la brume de chaleur. Allongé sur le plumard, Himes -Noir et porteur d’une fine moustache- sommeillait à moitié en relisant du coin de l’oeil All shot up, le manuscrit qu’il comptait remettre à son éditeur parisien, Marcel Duhamel. Le français avait déjà imaginé un titre pour le futur ouvrage : Imbroglio Negro.

- Tu veux travailler un peu ou tu préfères sortir ? Demanda Lesley.

- J’ai envie de goûter à leur fameuse pizza napolitaine. Viens là, j’ai une petite faim avant de descendre au restau.

Elle se laissa faucher par la main du black et culbuta sur le lit. Il était confortable.

Ils s’installèrent à l’extérieur d’une trattoria, Himes avala deux pizzas et fit glisser tout cela avec l’alcool du pays, un Limoncello. Des jeunes gens énervés passaient près d’eux, juchés à trois sur des Vespa rafistolées, des jeunes femmes se hâtaient vers leurs logis, tirant derrière elles des gosses au regard sombre. Ils descendirent vers l’embarcadère des ferries qui proposait des voyages rapides vers Capri et Ischia. Les rues encore chaudes de septembre étaient prises d’assaut par des groupes de footballeurs en herbe arborant les couleurs du Napoli et des vendeurs d’amulettes africains campaient au long du bord de mer.

- Je préfère cette ville à Rome, dit Himes.

- C’est différent. Ici nous sommes vraiment dans le sud, Rome a aussi une fonction de capitale.

- Oui mais à Naples, je sens le danger. A Rome, on pense plus au farniente.

- Tu veux vivre dangereusement, t’en a pas eu assez ?

- Peut-être. Tu m’as parlé d’une boîte dans le quartier du Vomero, dit-il.

- Le Blue Note. C’est pas original mais le jazz est bon, d’après ma copine du Herald.

- On y va.

Un trio discret occupait la scène du club et distillait une musique d’ascenseur qui ne cassait la tête à personne.

- Si Bill Evans entendait ça, dit Himes.

- Allez, allez, profite du voyage.

Ils buvaient un vin rouge de Vénétie, égaré sur la côte amalfitaine. Himes avait fêté ses 51 ans et touchait les dividendes de Couché dans le pain. La reine des pommes avait fait un tabac et sa vie de bâton de chaise s’était calmée avec l’apparition de la notoriété et du fric.
Un quartet s’installa. Quand le saxophoniste se planta sous les projos, Himes et Lesley se dévisagèrent, interloqués. L’homme était grand, dégingandé. Sa peau brun foncé était labourée sur une bonne partie du visage, probablement par une brûlure. A cet endroit, la surface était rose et contrastait bizarrement avec sa pigmentation originelle très sombre. Il portait un costume en alpaga froissé et un chapeau noir était perché sur sa tête. En fait, Himes avait sous les yeux l’un de ses personnages fétiches tel que décrit dans ses livres : Ed Cercueil, au faciès abîmé par un jet d’acide. Pour l’heure, le musicien se coletait avec le répertoire de Benny Carter. Quand le set prit fin, Himes fit signe au musicien et lui indiqua une chaise libre à leur table.

- Je vous offre un verre. Whisky ?

- Parfait. Vous êtes américain ?

- Hé oui. Voici Lesley qui travaille à Paris au Herald Tribune. Je m’appelle Himes, et vous ?

- Dave Coleman mais mes copains américains me nomment Ed Cercueil, c’est le personnage d’un roman.

- De plusieurs romans et c’est moi qui les ai écrits.

- Ca c’est drôle. La reine des pommes, non ?

- Oui, c’est mon premier roman policier publié en Europe. Alors, Cercueil, comment va le jazz ?

- Je suis plutôt à l’aise mais je pense rentrer aux US. A Chicago, j’ai laissé tous les copains et ça me manque. En plus, la mafia est dure, par ici.

- On pourrait finir la soirée à l’hôtel, j’ai une bonne bouteille sur place.

- D’accord mais attendez la fin du second set, je joue des morceaux plus compliqués qu’au premier.

Himes hocha du menton et le musicien reprit place au sein de sa formation. Ils attaquèrent avec Koko de Charlie Parker.

- C’est incroyable. On a l’impression qu’un responsable de casting a trouvé ce mec pour jouer Ed au cinéma, dit Lesley.

Une heure plus tard, ils étaient parvenus à l’hôtel de Himes. L’écrivain avait retiré ses chaussures et pérorait sur le plumard pendant que le jazzman sirotait son alcool, affalé dans un fauteuil de cuir. Lesley fumait une cigarette française près de la fenêtre.

- Tu comprends, dit Himes, le jazz a quitté Harlem. Dans le combat pour l’égalité raciale, les jeunes noirs préfèrent la musique populaire des blancs. Le jazz reste trop marginal pour eux. Parallèlement, les musiciens de jazz, arrogants comme pas deux, les rejettent.

- Ca durera pas, tout ça. Je connais des leaders Noirs qui sont fondus de jazz, dit Cercueil.

- Peut-être mais il faudra changer le jazz, le faire sortir du ghetto qui nous donne l’impression d’être inférieurs. Le jazz a toujours été l’expression d’un peuple blessé et les gens de Harlem le savent. Ils portent cette blessure en eux.

- Tu connais ce mot de Lester Young « Pour jouer du jazz, il faut avoir souffert. Si vous aviez souffert autant que moi, vous pourriez aussi jouer du jazz » ?

- Voilà, c’est tout a fait ça.

Lesley prépara des amuse-gueule avec l’aide d’un jeune italien perdu devant un match de foot dans la cuisine de l’hôtel. Et à deux heures du matin, Cercueil quitta ses nouveaux amis en longeant les murs de pierre des résidences touristiques. Trente minutes plus tard, il parvint dans le quartier espagnol où une mama lui louait une chambre dans son grenier.

Aldo Mattotti avait fortement envie de dormir, rencogné depuis quatre heures dans une ruelle de Spaccanapoli. Pendant qu’il sommeillait, menacé par la cendre de cigarette amassée sur le tergal de son froc, les pas du camé martelèrent le pavé à vingt mètres. Mattotti, 23 ans et bouffé par l’acné, se redressa et saisit son Beretta. Quand le musicien Noir parvint à sa hauteur, il sortit de l’ombre et lui enfonça le canon de son arme dans le visage.

- A genoux, pédé de nègre, dit-il.

- Putain, vous êtes qui ?

- Je suis l’homme de monsieur Androtti, pourriture. Alors, tu peux pas payer, il paraît ?

- Si, si, laissez-moi deux jours.

Mattotti ne répondit rien mais libéra sa braguette et extirpa son sexe énorme et tendu qu’il enfonça dans la bouche du mauvais payeur.

- Suce, pourriture, comme ça tu te souviendras de monsieur Androtti.

Cercueil ne parvint pas à dormir cette nuit-là. Le jour pointa derrière ses volets sales et il se redressa lentement, se confectionna un café et compta le nombre d’heures qui le séparaient du set au Blue Note. Il avait le temps de rechercher l’argent. Néanmoins, il passa un coup de fil à la compagnie des ferries et s’enquit des horaires de départ pour Ischia. Un vieux pote albanais survivait dans l’île et pouvait le cacher quelque temps. Son second appel fut pour Chester Himes.

- Hamilton ... heu, Cercueil, au téléphone.

- Tu es bien rentré ?

- Oui et non. J’ai un gros problème.

Le musicien entreprit de conter à Himes ses déboires dus à l’héroïne. Il était à un gramme par jour et son cachet du Blue Note ne lui permettait pas de payer la came, la chambre et sa bouffe quotidienne. Il ne parla pas de Karina, la pute du Vomero, qui n’était pas donnée, elle non plus.

- Tu me demandes quoi, exactement, dit Himes.

- J’ai besoin de 800 dollars.

- OK mais je veux voir le type moi-même. Si ça se trouve, tu me balades et tu n’es même pas camé.

- Je vais appeler le dealer et vous pourrez le rencontrer.

- Entendu, je vais me promener, tu me laisseras un message à la réception.

Cercueil laissa derrière lui le café d’où il téléphonait, traversa la rue et s’accroupit près d’une vieille femme qui jouait seule aux dominos.

- Famietta, je vais laisser un message pour Mattotti, vous pourrez lui remettre ?

- J’ai que ça à foutre, négro. Amène ton papier.

Cercueil rédigea une rapide missive proposant un rencard à Mattotti sur le coup de 21 heures devant le musée de Capodimonte. Puis partit, mains dans les poches, vers la piazza Nazionale. Il gagna l’hôtel Britannica à l’heure du déjeuner et déposa le message du rendez-vous promis à Himes. Aldo Mattotti, par l’intermédiaire de la vieille joueuse de dominos, changea le lieu du rencard pour un territoire qu’il connaissait parfaitement : à cent mètres de la gare, via Carlo Celano. Le quartier était aussi celui des dealers, des consommateurs et des putes bon marché qui déambulaient au centre des taxis toujours en quête d’une course longue durée.

Mattotti avait posté à cinq mètres derrière lui un porte-flingue issu de Scampia, une banlieue de merde abandonnée aux cafards et aux seringues usagées. Le gamin, qui allait sur ses treize ans, sirotait un jus de fruit en caressant parfois son Glock fiché dans sa ceinture. Himes et Cercueil avancèrent vers Aldo.

- Alors, vous avez le fric ? demanda le dealer.

- Mon ami va te payer ma dette, dit Cercueil.

Himes sortit une enveloppe de sa poche et la tendit à l’italien. Elle était copieuse. Le visage de l’écrivain trahissait son dégoût.

- Dans mon pays, une merde comme toi boufferait des cafards en taule, dit- il.

Le dealer ricana, ouvrit l’enveloppe et, après avoir compté l’argent, la remisa dans sa poche de jeans. Il se tourna vers son lieutenant, fit trois pas vers lui et prononça à mi-voix :

- A toi.

Le gosse sortit son Glock et logea deux balles bien serrées dans le coeur de Cercueil. Himes, terrifié, n’osait bouger, le regard aimanté à son nouvel ami qui agonisait à ses pieds.

- Mais, mais, pourquoi ? Dit-il.

- Ce fumier a manqué à monsieur Androtti. Voilà pourquoi. En plus, vous venez dans ma ville et vous m’insultez, j’aime pas ça. On sait qui vous êtes : un écrivain négro. Mais surtout un américain et monsieur Androtti veut pas se compliquer la vie avec les amerloques. Sinon, vous y passiez vous aussi. Allez, rentrez à votre hôtel.

Himes fit demi-tour, les jambes flageolantes. Il héla un taxi verdâtre à la gare et vécut son trajet de retour dans un flou peu artistique. A peine entré dans sa chambre d’hôtel, il dit à Lesley :

- Prépare les bagages, on rentre à Paris.

Elle comprit de suite qu’il ne fallait pas discuter et jeta un dernier regard au Vésuve qui disparaissait dans la brume, de l’autre côté de la fenêtre.

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