Charles Bukowski

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J’ai aimé Bukowski tel un fan transi. Ses poèmes, particulièrement, mais aussi les nouvelles du Journal d’un vieux dégueulasse. J’achetais ses livres en Speed 17 puis au Sagittaire. Un beau jour, j’ai eu envie de lui faire un clin d’oeil et c’est la revue Jazzman qui m’a permis de le faire. Le texte en question s’intitule Les Mélomanes.

Les Mélomanes.

Charles Bukowski se tient devant son bungalow situé sur De Longpre Avenue. Pour changer, il boit une bière en compagnie de son propriétaire, Francis Crotty. La femme de Crotty, une rousse bien en chair, termine des mots croisés sur une chaise en toile, à quelques pas.

- Tu ne vas pas faire une quête pour cette foutue bande de chicanos, Francis, dit Bukowski.

- Ces mecs n’ont rien, ils passent le Grande sans papiers et, après, ils zonent, avec leurs familles qui réclament de l’argent depuis Mexico ou ailleurs.

- Moi non plus j’ai pas grand’chose, bordel.

- Ce sont de vrais pauvres, Hank. On m’a dit que tu faisais payer tes lectures, ça doit bien rapporter, non ?

- Ca me fout les jetons de parler devant tous ces gens. Ils veulent du cul, sais-tu, du cul et des bières.

- T’es mieux là qu’à la Poste, t’as meilleure mine, maintenant.

- Trieur de nuit, t’es mûr pour l’asile mais, au moins, personne t’emmerde dans la journée. Hé, Tina, viens boire une bière.

La jeune femme que Buk apostrophe est blonde et bien balancée. Elle danse dans des revues plutôt déshabillées et adore raconter ses soirées consacrées aux orgies sexuelles d’East Hollywood. Elle s’asseoit en tailleur entre Crotty et Buk qui en profite pour lui caresser le dos d’une main désinvolte.

- Je te dois un mois de loyer, Francis, dit-elle.

- Te bile pas, nous sommes des créateurs, Dieu est avec nous.

- J’adore ce mec, intervient Buk. Alors Tina, comment va ta chatte ?

- Elle a vu cinq mecs à la file hier soir. C’était une party masquée ; ils étaient sapés en Picsou, Mickey, enfin bref, tous ces personnages à la con de Disney. Je m’étais jamais fait un toon. C’est qui ce type qui regarde les numéros des bungalows ?

Buk ne répond rien mais jette un coup d’oeil embrumé au badaud pendant que Crotty récupère sa femme et s’en retourne à ses affaires.

- Monsieur Bukowski ? demande l’arrivant.

- T’es des impôts, fils ?

L’autre éclate de rire et dévoile un pack de six bières ainsi qu’un saxophone fatigué.

- Je viens rendre visite au plus génial poète du siècle.

- C’est ça, c’est ça. Ouvre tes canettes et rentre avec moi.

- Je rejoins Brad à la librairie, déclare Tina.

- Salut, ma puce, dit Buk. Comment tu t’appelles, mon garçon ?

- Jake Matthews, monsieur Bukowski, et je suis musicien.

- Eh bien, Jake, tu peux m’appeler Hank mais commence par ouvrir ces bières. Tu viens pour quoi, exactement ?

- Vous êtes mon poète préféré et ...

- Je pourrais sortir ma queue et te pisser dessus, j’ai des fans qui adorent ça. J’en vois une en particulier, Betty Machinchose de Wichita, putain, je sais même pas où ça perche.

- Je suis musicien de jazz et je travaille depuis 6 mois sur vos textes.

- Ah, Seigneur ... pourquoi tu portes ce collier merdique avec des cheveux longs ? T’es de la jaquette, Jake ?

- Non, non, c’est la mode chez les jeunes.

- Bande de cons.

Et à ce moment précis, Bukowski tombe en arrière sur son plumard et s’endort comme une masse. Matthews ne sait trop quoi faire. Il se lève, caresse le corps métallique de son saxophone et jette un oeil sur une étagère qui supporte les livres du vieux en édition originale. Il ouvre Postier à la page 32 et porte à ses lèvres l’embouchure de son instrument. Il est bon de savoir que Jake Matthews est un disciple énamouré d’Anthony Braxton et un adepte du Free Jazz malgré la couleur de sa peau, blanche et maladive. Il souffle dans son saxo alto depuis 30 secondes quand Bukowski émerge d’un sommeil éthylique. Echevelé, hébété, l’écrivain cherche immédiatement une arme pour faire cesser Matthews.

- Arrète-moi ce boucan, bon dieu de merde, dit-il.

Curieusement, il met la main sur un petit pic à glace qui traîne sur la table de nuit. Maintenant, Buk est debout.

- Je vais te crever car il y a deux choses que je déteste par dessus tout : la musique de merde et les musées.

- C’est du Free Jazz, Hank, ça dit la même chose que vous mais en musique.

- Arrête de prononcer ce mot. Beethoven, c’est de la musique, pas tes couinements de génisse en chaleur. Tu me prends pour un con ou quoi ?

- Je suis un de vos fans, j’ai beaucoup de respect pour vous.

- Ah, merde.

Finalement, Bukowski laisse choir son pic à glace au sol, se rasseoit sur le lit et décapsule une bière.

- Ne touche plus à cet instrument, enfoiré, dit-il.

Maté, Matthews se tient coi et laisse l’écrivain retrouver son niveau éthylique habituel. La discussion s’égare sur les acteurs préférés de Buk : Sean Penn, Elliott Gould, Mickey Rourke, Ben Gazzara.

- Vous vivez seul ici, Hank ?

- Tu me prends pour une tapette, Jake ? Non, je vis avec cette femme, FrancEyE et ma fille Marina. Elles se baladent sur les routes de l’Amérique, je sais plus pourquoi. Et moi, je suis là comme une merde, avec les Crotty qui font des quètes pour les Chicanos. Donne-moi la dernière bière.

Deux jours plus tard, Matthews est rentré chez lui à San Diego depuis longtemps déjà et Bukowski sort du Ned’s liquor store, une bouteille de vin français à la main, emballée dans un sac en craft. Il avance d’un pas languissant vers la librairie porno de Brad Darby, le Sex Shoppe. Arrivé au comptoir de Brad, Buk fait sauter le bouchon et les deux hommes se penchent sur le pinard.

- Je ne sais pas quoi écrire pour ma rubrique, dit Bukowski.

- Pas de groupie cette semaine ?

- Non et Tina n’a rien à me donner non plus. J’ai pensé appeler Sam, le type du bordel.

- Et le musicien qui te cassait les oreilles ?

- Ah, ce con. Remarque, c’est pas bête comme idée. Je vais réfléchir à ça.

En fait, c’est tout réfléchi car Buk doit rendre son texte au LA Free Press le lendemain. Maintenant, il tape comme un dératé sur sa machine à écrire. Le second paragraphe commence ainsi : « Le petit Mack est donc passé voir oncle Buk pour se faire brancher sur les salopes qui traîne à East LA mais je ne suis pas une agence de placement spécialisée cul. Après, sans moufter, il a sorti son biniou, une sorte de saxophone, et s’est mis à produire des sons qui rappellent les bruits d’un couple de pans à la saison des amours. Et le mec prétend être musicien. Et il pleurnichait : s’il vous plaît, monsieur Bukowski, aidez-moi, c’est très dur dans le show bizz. Ca, c’était juste avant que je lui mette une paire de tarte dans la tronche. » Et ça continue comme ça tout au long du Journal d’un vieux dégueulasse, la rubrique de Buk.

Le type qui rapporte le LA Free Press à San Diego se nomme Lenny et la première chose qu’il fait consiste à s’accrocher au zinc préféré de Jake Matthews. A 17 heures, le beau Jake fait son apparition. Lenny, contrebassiste de profession, lui balance le journal sur les genoux.

- Ton pote Bukowski parle d’un type qui te ressemble vachement.

- C’est pas vrai, fait Jake, émoustillé.

Quelques minutes plus tard, il a cassé trois verres, un pied de chaise et pleure près du flipper en hurlant qu’il va tuer ce foutu salaud teuton. Il se redresse enfin, change de bar et rentre chez lui. Les neuf whyskys ont raison de sa détresse et il s’endort comme une masse sur son water bed rose.
Le lendemain, Jake arrive à faire démarrer sa Camarro sur le coup de 11 heures du matin et prend la direction de l’understate conduisant à Los Angeles. Au même moment, Bukowski discute avec son éditeur, John Martin . L’homme lui publie la plupart de ses livres et ils contemplent trois dessins que Buk va faire paraître pour enluminer son futur recueil de poèmes. La bière est bonne, le temps est doux et les courses commencent à 17 heures à Santa Anita.

Jake gare sa Camarro à proximité du 5000 De Longpre. Il ne sait trop comment attaquer Buk mais il va le faire. Il est décidé et fort mécontent. Puis le vieux roublard finit par sortir du lotissement et s’éloigne en direction du kiosque à journaux. Sous l’oeil acéré de Matthews, il glisse sa pièce dans le distributeur et ramène à lui son quotidien. Au même moment, Jake appuie sur le champignon, Buk met le pied sur la chaussée et une femme poussant une fillette à vélo s’interpose entre la voiture et l’écrivain. Jake braque à fond pour éviter l’enfant, renverse trois poubelles, heurte l’arrière d’une vieille Ford et, en frôlant Bukowski, la Camarro emplafonne la vitrine de Léo, Le Médecin de la Chaussure de Style.

Quand il reprend conscience, Jake Matthews est assailli par une odeur de cigarette, des effluves de bière et des rires gras montant en vrille dans un local surchauffé. Il ouvre les yeux, aperçoit sa main bandée, se tâte sous toutes les coutures et se laisse glisser mollement du lit médicalisé qui le soutient. A l’autre bout de la pièce, Buk, une bière à la main, signe des autographes à trois flics rougeauds et vociférants.

- Comment tu tiens l’alcool, Hank ! T’es mon vrai héros à Los Angeles.

- Un poète, les mecs, un simple poète.

- Et la pute de Rodeo Drive, comment tu l’as allumée, ah purée, j’en pissais dans mon froc.

- Ne touche pas au mien, Murdoch. Tiens, Fangio revient avec nous.

Du coup, tous les regards convergent vers Jake qui, le regard sombre, ne sait trop quelle attitude adopter.

- On le met en taule, Buk, il a failli tuer une petite fille avec des nattes.

- Une future salope, ça compte pas. Je m’en occupe les gars, je vais le reconduire chez sa maman chérie.

Et ça rigole. Buk, un cigare au bec, se rapproche de Jake, lui prend le bras et, saluant la compagnie, le pousse sur les marches extérieures du commissariat.

- T’as failli écraser une gamine, Jack Matthews de San Diego.

- Menteur, sale fumier.

- Allez, allez, j’étais pas loin de la vérité. Un jour tu seras dans un livre, ça se mérite, non ? Je t’emmène aux courses dans ma voiture, je veux pas crever dans ton tas de boue.

Maussade, le saxophoniste se laisse conduire par Buk dans la vieille Volkswagen 67. Et ils débarquent à Santa Anita. Comme d’habitude, Bukowski parie sur le pire tocard, Marco 2, qui affiche une côte affligeante. Puis, il pose quelques billets sur Malpaso dans la 4eme et en 30 minutes, il a déjà perdu 50 dollars. Matthews, peu joueur, se détourne de l’écrivain mais laisse quand même quelques dollars sur Ornette dans la 5eme, en hommage à Coleman. Il a joué gagnant et son cheval passe la ligne comme une fleur et devant les autres. Bukowski se rapproche de Jake, écoeuré.

- Tu sais même pas pourquoi t’as joué ce cheval, dit le vieux.

- Si. C’est pas un cheval, c’est un jazzman. Va mourir sur East Fifth Street, Bukowski, c’est là que crèvent les petits joueurs.

Et, là-dessus, il part récupérer son gain de 1250 dollars.

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