Art Pepper

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Straight life.

ART. Je propulsai deux grammes dans mon bras droit et découvris, à travers les persiennes, que le soleil tapait dur sur East L.A. J’avais vendu toutes mes fringues pour me payer ma came mais gardais mon saxo alto emmailloté sur l’armoire. C’est Bill Aronovsky, le gérant, qui me louait ce cagibi de 12 mètres carrés. Je sortis sur le palier et stationnai quelques secondes pour éviter l’arrivée inopinée du bailleur. Nobody. Mes chaussures à la main, je descendis l’escalier et au moment où je posai le pied sur les tomettes de la cour, on cria dans mon dos.

- Hé, Art, attends une minute.

- Bill, j’ai un boulot dingue, on discutera une autre fois.

- Attends, mon salaud. Du boulot, hein ? Je suis très content que tu aies trouvé du boulot, Art, comme ça tu vas pouvoir me payer le mois de loyer qui traîne, pas vrai ?

- Euh, là, c’est pas possible mais dans quelques jours, ils m’auront payé.

- Putain, Pepper, avec ton talent t’es même pas foutu de mettre quelques dollars à gauche. Tout part dans cette came de merde.

- Ca va, ça va, Bill, je ne suis plus un gamin. Dans quelques jours, je te dis.

Puis je le plantai là au milieu de ses rosiers nains, avec son sécateur menaçant, prêt à trancher les couilles de la terre entière.
En arrivant sur le Lighthouse, Juana jaillit d’une des ruelles encombrées de poubelles pleines à craquer et m’intercepta. Elle portait un short bleu caraïbe, des boucles d’oreilles en or plastifié et je connaissais le goût de son sexe. D’ailleurs, j’avais couché avec la moitié des putes mexicaines du quartier. Elle me prit par le bras en caressant sa poitrine contre mon coude.

- Viens, on doit causer, dit-elle.

- J’ai pas un rond, Juana.

- Il ne s’agit pas d’argent. Je te paye un verre.

Elle me poussa au bout du zinc d’un bar souffreteux nommé le Trabendo. Pendant qu’elle commandait, je me pris à reluquer les deux dealers chicanos qui tapaient le carton au fond de la salle. Ils étaient originaires de Ciudad Juarez et le bruit courait qu’ils travaillaient pour un cartel de ténors de la drogue.

- Art, prends ton verre, dit-elle

Je rafflai mon Bourbon et bu quelques gorgées.

- Je t’écoute Juana.

- Pedro est parti depuis deux mois et il me faut un protecteur. Quelqu’un qui n’aura pas peur de sortir un flingue pour me protéger mais capable aussi d’acheter la came.

- J’ai déjà Diane sur le dos et je ne suis pas un maquereau.

- C’est moi qui te le propose, bordel. T’imagines la cote quand je dirai « Mon mec, c’est Art Pepper, les filles ». Qu’est-ce que tu fais chier avec Diane, une serveuse junkie qui passe son temps à se défoncer et à merder sur les mots croisés de Vanity Fair. Tu vas pas me comparer à cette pourriture.

- Ah, je sais pas, Juana. Tu me vois en train de penser à toi, suçant des bites par douzaines sur un lit pourri ? La haine que j’aurais. Je suis plus sentimental que tu crois.

- Hé, c’est rien qu’un job, mon vieux. Tu reste mon chéri, mon petit saxo d’amour.

Disant cela, elle me pétrissait les testicules sous le bar en roulant des yeux de camée chargée comme une mule.

- Alors, toujours old school, mon lapin ?

- Merde, je suis responsable de Diane.

Je disais ça pour m’en persuader moi-même, en fait. J’écartai lentement la prostituée et remis les pieds sur l’asphalte. Je me rapprochai de la boîte pendant qu’elle s’engueulait dans mon dos avec l’une de ses collègues qui avait également des vues sur ma modeste personne. Je me baissai vers l’affichette du club et notai que mon set était celui de 23 heures. Du coup, je revins vers le bar et me posai près des dealers mexicains.

- Vous la faîtes à combien ?

- On est des grossistes, va voir dans la rue.

- Je suis Art, l’un des musiciens du Lighthouse.

- Pepper. J’ai entendu parler de toi, dit le plus tatoué des deux. Tu te fais combien dans ton club ?

- De quoi acheter de la dope.

- OK, parlons affaires.

Quand je revins dans ma chambre, je trouvai Diane installée sur le canapé en polyuréthane, son oeil torve dirigé vers une grille de mots croisés.

- Art, t’as quelque chose sur toi ?

- Rien mais j’ai un contact.

- Trouve-moi quelques grammes.

- Tu te crois chez Rockfeller ? Je dois du fric à tout le monde, je vais me faire un magasin.

- Passe-moi les cigarettes.

Le lendemain, je la poussai dehors avec son barda mais je savais qu’elle reviendrait.

O’BRIEN. Je suivais cette fille, avec Salazar, depuis quelques jours. Une philippine mais dans les 170 centimètres et toujours une cigarette au bec. Parfois, elle s’approchait d’un mec et tentait de faire une passe mais elle était gauche et le gars rigolait en faisant pouet pouet avec ses nichons. Puis je l’ai surprise sur la marche arrière d’un Fried Chicken en train d’avaler des comprimés. De la Dexé piquée en pharmacie. Salazar l’a balançée dans la cellule réservée aux interrogatoires et je me suis porté volontaire pour l’interrogatoire.

- C’est comment ton nom, Juanita ?

- Diane, monsieur.

- Monsieur ? Ben dis donc, tu dois pisser dans ton froc. T’es accro à quoi ?

- A rien, j’ai juste pris quelques pilules car la vie est dure.

- Oui et encore, on a du beau temps par ici. Trois boîtes de Dexédrine, tu connais le tarif ?

- Non, monsieur.

- Le monsieur te dit que t’en prends pour trois mois avec les gouines de Lynwood.

- Non, s’il vous plaît.

- Raconte-moi une belle histoire, que je puisse oublier ta tronche de cake.

Elle leva les yeux au ciel, une vraie débile. Puis elle sembla lutter contre elle-même et parvint à balbutier, la voix tremblotante.

- Mon mec, c’est Art Pepper.

- Menteuse.

- Je le jure. Il est défoncé comme une bête, ce fumier, il braque des supermarchés et paraît même qu’il maque une putain latina du côté du Lighthouse.

- Attends, je vais prendre des notes, ma chérie.

Elle en voulait à Pepper et a fini par lâcher qu’elle était à deux grammes par jour. C’était une junkie certifiée, feignasse et infoutue de travailler. Mais elle pouvait nous donner Pepper et ça, c’était bon pour les stups de L.A. J’ai lancé le mot d’ordre : Pepper est aux abois et il braque à tout va. On allait se faire le fils de pute.

ART. Quand les policiers sont arrivés, j’ai sauté par la fenêtre des WC qui donnaient sur le patio arrière. Et j’ai emménagé dans ma voiture, une Camaro qui perdait son pot d’échappement. J’entassais toutes mes fringues dans le coffre et je faisais la queue aux bains municipaux pour prendre une douche. Je survivais. Cette conne de Diane lança la moitié des flics de la ville à mes trousses. Mais leur problème, c’était le flagrant délit. S’ils espéraient me coincer avec deux grammes en poche, il pouvaient courir, les soldats.

Les Koenig téléphona un matin. Il me proposait un album avec Jack Sheldon et Pete Jolly et suggérait Smack Up comme titre. Je donnai mon accord mais je devais trouver de la thune d’ici là. Il me fallait un calibre. J’avais dans la tête de buter Diane pour en finir et de braquer un ou deux magasins. J’ai fini par repérer un mec sur Cahuenga qui proposait de vieilles pétoires vraiment inquiétantes. Puis il a vu mon saxo, a regardé mes yeux et a déclaré :

- Pepper. J’ai ton disque à la clarinette, Anthropologie.

- Ah, super. Tu as aimé ?

- Et comment, mais j’attends du neuf, mon gars.

- Je vais faire un album avec Lester Koenig, c’est pour bientôt.

- Ca me réjouis. J’ai un flingue pour toi, attends une seconde.

Il me trouva un SIG-sauer P230 que j’enlevai pour une bouchée de pain. Partant de là, je commençai à errer sur les parkings des supérettes dans l’attente des heures de fermeture. Des vigiles rétifs essayaient de jouer au plus fin avec moi mais je sortais mon SIG et, généralement, ça calmait tous ces fans de la libre entreprise. Je courbais les épaules sous les sirènes qui éclataient dans mon dos. Parfois, les caisses étaient bouclées et je me rabattais sur les rayons vêtements pour hommes et ceux des parfums coûteux. J’avais également un faible pour les mocassins italiens. Il me fallait écouler ma came le lendemain à un fourgue de Venice et ma Camaro souffrait de tous ces déplacements. En attendant le fric de Les, je devais rentrer du liquide coûte que coûte. Les deux mexicains de Ciudad Juarez s’évanouirent sur mon pognon et un soir, en sortant d’un boxon, j’arrosai avec mon arme la façade de leur bar préféré mais ils étaient couchés depuis longtemps déjà.

Enfin, je me retrouvai dans un studio d’enregistrement chez Contemporary. Outre Sheldon et Jolly, Koenig avait dégotté un bassiste, Jimmy Bond et un batteur, Franck Butler. Je connaissais tout ces gars car, à L.A., on finit par jouer avec la plupart des musicos au fil des ans. Je me produisais rarement car mon accord avec le Lighthouse était terminé et j’étais plus passionné par la dope que par mon biniou. Mais j’étais bien dans ma tête. C’est revenu tout seul comme la bicyclette, et j’ai chuchoté ma vie à l’alto qui ne me quittait jamais. Je voyais Les dans un coin du studio qui se balançait de contentement et j’ai pensé à Diane, cette chienne, et à tous ceux qui m’avaient manqué. J’avais la haine, mon vieux et, trois heures plus tard, je me suis fixé dans les toilettes. Après, j’étais plus cool. Finalement, j’aime assez cet album.

PALMIERI. O’Brien voulait la peau de Pepper. Je ne sais pas pourquoi mais le saxophoniste lui gâchait la vie. A cette époque, je travaillais à la brigade des stups et O’Brien me cornaquait. Il s’imaginait pouvoir me donner des ordres, ce con. Après l’enregistrement chez Contemporary, on a su que Pepper avait fait le plein chez Franck et Lupe Ortiz. Puis j’ai reçu un appel du Central indiquant un braquage en plein East L.A. Teddy, mon équipier, tringlait sa nana au deuxième étage du Granada. J’avais la bougeote et en trois coups de volant je fus carrément sur la pelouse des propriétaires qui priaient, au premier étage, pendant qu’un cinglé raflait la vaisselle au rez-de-chaussée.

Le type était dans la pénombre, rencogné sur un canapé vert, écoutant religieusement un disque de Benny Carter, Bernie’s tune.
Le flingue à la main, je me suis penché derrière la TV et j’ai reconnu le braqueur.

- Hé, Pepper, qu’est-ce que tu fous là ?

- J’écoute Benny Carter. Tous les mecs veulent jouer comme Bird et ils y parviennent mais on ne peut pas jouer comme Benny Carter. Ca vient de trop loin.

- C’est sûr, Pepper, Benny était super bon. Mais qu’est-ce que tu branles, mec ? Tous les flics de L.A. veulent ta peau.

- Je sais plus, mon gars, je sais plus. T’aurais pas dix dollars ?

Je lui ai donné son billet et l’ai conduit à la porte de derrière. Chili Pepper était déjà mon album préféré.

Cette nouvelle servira de base à une BD que nous réaliserons avec Joe Pinelli. Elle est aussi un clin d’oeil à Art Pepper qui était déjà en filigrane dans mon roman Coeur sombre.

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