Stasiland par Anna Funder / 10-18

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Je vous remets une couche de Stasiland, actualité oblige. L’anniversaire de la chute du Mur, c’est aujourd’hui. Il y a dans Libération une photo représentant 3 femmes, la mère, la fille et la petite fille. La mère regrette le bon temps de la RDA. La fille se tâte et la gamine n’imagine même pas que tout cela ait pu exister. Je suis passé de l’autre côté du Mur en 1967 à Berlin et ce qui m’en reste ce sont les fenêtres murées alentour, les miradors, les vopos arrogants et les musées du mur racontant, photos à l’appui, les tentatives des allemands pour quitter cet enfer de la délation. Alors, la nostalgie des mémés, on s’en tape.

L’Australienne Anna Funder, passionnée depuis toujours par l’Allemagne, a voulu comprendre comment le régime totalitaire de la RDA fonctionnait et avait pu perdurer jusqu’à la destruction du Mur. Elle décide donc de rencontrer des victimes du régime qui lui sont indiquées au cours de rencontres. Des histoires incroyables naissent sous ses yeux. Une femme dont le mari a été manifestement tué par la Stasi et qui n’arrive pas à faire ouvrir son cercueil , même le jour de l’enterrement. Une autre dont le bébé, en danger de mort, réclame une nourriture spéciale et se retrouve brutalement de l’autre côté du Mur. Bien entendu, on lui refuse de passer à l’Ouest pour acheter les aliments de l’ennemi impérialiste.

Un jour, Anna passe une annonce pour rencontrer des anciens de la Stasi, leur parler et leur demander leur sentiment sur le passé. Il y a beaucoup de candidats à la confession. Elle renconte ainsi le responsable du tracé du Mur, veule et idiot, d’autres qui lui parlent des prisonniers irradiés de façon à être suivis "à la trace", d’un espion qui se déguisait en aveugle dans les stations service, d’une collection d’odeurs appartenant aux ennemis de l’Etat et donc reconnaissables par les chiens. On se croit chez Orwell mais ce n’est qu’Honecker, tyran ordinaire. Au fil des pages, on découvre cette population de la RDA, soumise, courbant l’échine, espionnée en permanence, incapable de révolte et prête à tous les mensonges pour faire plaisir aux dirigeants. Une population passée directement de la dictature nazie au régime totalitaire mis en place par les russes et magnifié par Honecker. Contrairement aux apparences, les anciens de la Stasi sont sans regrets, forment des associations et se désolent de la chienlit véhiculée par l’Ouest. Ils ont tellement appris à obéir sans critiquer qu’il ne leur vient pas à l’idée d’avoir fait une erreur historique. Edifiant et terrifiant à la fois.