Honoré est mort.

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Rue Clairaut un soir de vernissage (photo C.Ferniot).
Devant la maison de Jacques Brel (photo JL Ducournau).

Extraits d’une interview d’Hélène Honoré donnée à L’Humanité.

"Souvent, on se questionnait, avec beaucoup d’humour  : «  Qui vit sans exploiter les autres  ?  » Et on se disait, en rigolant  : «  Céline Dion  !  » Qu’elle soit riche ne pose pas de problème. Elle n’exploite personne. Qu’on n’aime ou pas ce qu’elle chante, elle vit de son travail. L’idée de se placer du côté de ceux qui vivent de leur travail et non pas du travail des autres était essentielle pour mon père. Son engagement en ce sens s’étendait d’ailleurs à tout être vivant, y compris aux animaux dont certains sont exploités, réduits à l’état de choses, par pur intérêt financier ou par plaisir pour certains. Il a longtemps été militant dans un syndicat, à défendre notamment les droits des pigistes. Il était de gauche. Évidemment. Il a voté Mélenchon à l’élection présidentielle. Mais n’était plus engagé dans un parti depuis les années 1980, tout en portant grand intérêt à la politique au sens propre du terme. Il avait intégré ses valeurs. Il les vivait. À travers le dessin politique, il pouvait s’exprimer. C’est peut-être aussi cela qui a fait qu’il ne ressentait plus le besoin de militer au sein d’une organisation. Ses dessins n’avaient pas vocation à imposer quoi que ce soit en tant que tel. Mon père ne faisait que livrer sa lecture du monde, sans obliger quiconque à penser comme lui. «  Voilà comment ce monde fait écho en moi  », c’était le sens de son travail."

Trois piliers de Tango.

" Dès l’âge de seize ans, il voulait être dessinateur. C’était son rêve. À la fin des années soixante, il n’était pas absurde de compter en vivre. Il a dû quitter l’école très jeune pour aider sa mère, dont l’épicerie avait fait faillite. Autodidacte, il est devenu d’abord dessinateur industriel. Dès qu’il a pu, il s’est mis à mi-temps, pour vivoter de ses dessins. Et puis, à partir du milieu des années soixante-dix, il a pu commencer à en vivre. Il travaillait à temps très plein. Pour ne pas dire tout le temps. Il n’allait dans les locaux de Charlie que le mercredi, pour la conférence de rédaction. Il travaillait chez lui, entouré d’énormément d’archives nécessaires à sa manière très documentée de dessiner. Il ne caricaturait pas en déformant le visage et le corps des gens, mais en mettant en scène l’homme politique, en le costumant, en le plaçant dans un décor subtil. Donc, il avait besoin de s’informer sur les tenues vestimentaires, sur les lieux. Il éduquait sans cesse son œil. Il aimait les livres, les photos, les tableaux. Il les accumulait dans son atelier de l’appartement des Batignolles. Nous allions souvent voir des expositions. Cela nourrissait son étonnante mémoire photographique.

"Il était aimé. Entouré d’amis qui constituaient sa famille, notre famille. Fidèle, tous les mardis, il passait du temps avec eux… Il adorait aussi répondre aux demandes de conseils des jeunes, de l’école d’art et d’industrie Estienne, par exemple. Maintenant, moi comme les autres, il faut tout faire pour que son travail, et celui des autres dessinateurs, ne soit pas interrompu… par quelques-uns. Chacun aujourd’hui doit trouver sa manière de s’exprimer. De reprendre son destin en main. Que chacun fasse vivre ce sursaut. Pour que le combat continue. Reprenne, en fait. Car, depuis quelques années, la société subit trop. Que leur mort soit une terrible occasion pour que chacun d’entre nous, d’entre vous, participe à la vie politique du pays, s’engage. Que cet engagement nouveau se passe dans le cadre professionnel ou personnel, à travers un hobby, un blog… Que ceux qui ont envie de lancer un journal satirique le fassent  ! Choisir un dessin, l’imprimer, le coller dans un bureau ou ailleurs, c’est déjà prendre la parole. C’est ce que les gens commencent à faire en ce moment. Il faut un sursaut, chacun à sa manière  ! Voilà. Pour que tout cela ne finisse pas par le retour au ronron qui précédait. Reprenons la parole  !"

Un mardi. Convives épuisés mais bons acteurs (photo : JL Ducournau).