Rencontre sur Mauvais genres

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Réponses aux questions des abonnés du site (mars 2004)

QQ Lapra : Tu as commencé (et je suppose que tu continues dans l’intimité) par la poésie. N’est-ce pas ce qui donne cette touche si particulière à tes textes. En clair, est-ce que le choix de se consacrer presque exclusivement à l’art du texte court n’est pas un moyen de rester dans l’écriture poétique ?

Marc Villard : Durant dix ans j’ai écrit exclusivement de la poésie. J’ai appris à dégraisser, à rogner, à ne conserver que l’épine dorsale du texte. C’est l’expérience poétique qui veut ça. Quand je suis passé à la fiction, mes textes étaient courts, évidemment. La nouvelle me tendait les bras. Même mes romans sont courts. Je pense arriver à dire beaucoup de choses mais il faut suivre : si tu rates deux lignes, tu es mort.

Quant à rapprocher l’écriture poétique de celle de la fiction courte, je ne suis pas d’accord. Il y a une logique interne dans le texte de fiction qui échappe complètement à l’écriture poétique qui relève le plus souvent du secret, de l’incommunicable. On peut très bien développer une écriture de fiction intéressante sans que la référence poétique puisse s’imposer.

QQ Lapra : Cet amour qui te lie à la musique de Jazz, que tu mets très souvent en scène, est-ce une façon de rester proche de la tragédie, (ou peut-être d’un certain romantisme).

Marc Villard : J’ai été marqué dans mon adolescence par le rock, avec lequel j’ai grandi et par le jazz qui a toujours signifié pour moi une contrée inaccessible, contrairement au rock qui, à l’origine, est une musique de danse. La musique fait donc partie de ma vie quotidienne. J’ai installé plusieurs fictions dans l’univers musical. Si le jazz prédomine c’est par rapport à la qualité de ses clichés. Les images, la musique elle-même, les légendes du jazz tirent le texte vers le haut. J’ai beaucoup plus de difficultés à prendre de l’altitude avec un background rock. Quant à la tragédie dont vous parlez, elle se faufile partout mais c’est vrai que la mort de certains musiciens de jazz fait froid dans le dos et charrie une tragédie radicale. Je pense à Wardell Gray, tué par des proches du Klan au cours d’une tournée. Ou à celle d’Albert Ayler, balancé dans l’Hudson. A noter : ce sont souvent des Blacks qui finissent mal.

QQ Lapra : Comment on fait pour que le texte bouge comme un solo de Miles ?

Marc Villard : J’écris à l’oreille. La phonétique des mots est très importante pour moi. Là où certains confrères se prendront la tête pour communiquer au mieux une idée, moi, je referai cinquante fois une ligne qui ne produira pas la musique que j’attends. J’utilise, pour fragmenter le texte, casser le linéaire, l’intrusion de quelques lignes au fer à gauche donc ressortissant à la forme poétique. J’utilise énormément cette technique dans un livre à paraître en Mai, Petite mort sortie Rambuteau. J’ai voulu booster mon débit et le texte est fragmenté du début à la fin. Ca m’apporte de la vitesse et, là, oui je peux faire intervenir, impromptu , des mots qui font genre je me la pète avec mes incursions "poétiques". Cela étant, le récit ne souffre pas de ces tripatouillages. Petite mort c’est carrément du free jazz. D’ailleurs le héros de cette fiction est un drummer de free décédé il y a peu à côté de chez moi, à Paris.

QQ Lapra : Tu as la malchance d’écrire des nouvelles dans un pays qui ne reconnaît pas énormément (ou alors de façon anecdotique) cet art. Quel effet d’être un loser magnifique ?

Marc Villard : Je me sens très bien quand James Ellroy écrit que la nouvelle noire est un art à l’intérieur d’un art. Sur le fond, je n’ai pas voulu cela. Robert Deleuse a écrit aussi que je ne me rendais pas service, que mon créneau était trop pointu. C’est sûr, mais j’essaie de développer un modeste savoir dans le domaine qui me convient le mieux. Je ne réfléchis pas, of course, en termes de carrière. Parfois je me penche à ma fenêtre et je vois passer un corbillard. Du coup, je me dis : merde mon dernier lecteur sur Paris vient de claquer. En fait, contrairement aux apparences, je développe une autodérision sur ma situation qui me tient la tête hors de l’eau. Loser, oui. Magnifique, pas vraiment. Je fais quand même des efforts : dimanche matin, j’ai écouté sept fois de suite Strange Fruit par Nina Simone sans pleurer. Comme quoi mon anti-dépresseur, c’est pas de la merde.

QQ Lapra : Quelle différence entre la cruauté et le mépris ?

Marc Villard : C’est pareil, à ceci près que le type qui méprise pense à autre chose cinq secondes plus tard. La cruauté, c’est le manque de distance, une sorte d’acharnement viscéral. Si vous pensez à Battisti, on peut dire que dans son cas nous en sommes au stade du mépris. Si on finit - ce que personne ne souhaite - par le renvoyer dans son pays, ce sera de la cruauté.

QQ Lapra : Combien de fois, en général relis-tu une nouvelle avant d’arrêter d’y changer quelque chose ?

Marc Villard : Avant d’écrire, ça macère longtemps. J’ai besoin de ressasser mentalement mes idées. J’y pense et je conforte mon texte à venir par des choses que je lis, un extrait de film, des mots que j’entends, une réflexion sur mail. Puis je me décide à écrire et là, je me liquéfie car je pense que cette écriture qui m’a été donnée, certes, peut m’être reprise.

(Oui, je n’écris pas quotidiennement). Alors je commence piano. Dix lignes pour voir. Et ça fonctionne, je suis sauvé. L’écriture proprement dite me prends très peu de temps. J’écris dans une sorte d’état hallucinatoire. On peut jouer de la trompette à mes côtés, ça ne pose pas problème. Pour la relecture, je reprends le rythme lent de la réflexion. Parfois, ça dure des mois. Par contre, je suis sensible à la contrainte ; je rends à l’heure. C’est mon côté bon élève . Le manuscrit c’est le devoir de français que nous rendions en tremblotant à l’école.

QQ Lapra : Pourrais-tu nous dire quelques mots du travail que tu fais depuis plusieurs années avec les éditeurs de "l’Atalante".

Marc Villard : J’en avais marre de jouer les durs. L’écrivain de polar, maxilaires en bataille, biceps hargneux. De plus , comme j’écris sur l’infra-monde, les gens qui m’invitaient en débat ou dans les festivals s’étonnaient de mon côté "rangé". Ils s’attendaient à voir débarquer Mickey Rourke avec une seringue à la main et en Perfecto de la tête aux pieds. Je me suis dit bon, je vais dire la vérité voire même plus. J’ai donc rédigé des textes courts balayant ma vie passée et actuelle. Ils sont traversés par la fiction et, par commodité, on dit "auto-fictions". L’Atalante et les lecteurs m’ont encouragé à continuer. Ce que je fais. Je ne m’interdis rien sauf le règlement de comptes avec des gens repérables de ma famille. Par contre, pour le reste, je tire sans sommations. Daniel Pennac estime que ces textes sont un genre à eux tout seuls. Il voit ça plus comme un journal-fiction. Pourquoi pas ?? En tous cas, mille mercis à l’Atalante pour me suivre sur ces chemins de traverse. Mon cinquième livre dans cet esprit sera développé cet été et, probablement, édité en 2005. Cette fois-ci je revivrai des moments borderline de mon enfance et mettrai en scène la vanité des écrivains. Chez le même éditeur on peut trouver des livres hors normes de JB Pouy et Thierry Jonquet. Egalement une belle anthologie de nouvelles noires françaises : la crème du crime, réunies par Michel Lebrun et Claude Mesplède.

QQ Lapra : Ton disque de Jazz préféré ?

Marc Villard : J’aime beaucoup Songs for my father de Horace Silver. Et aussi Something Else de Cannonball Adderley et Miles Davis. Ah, également A love supreme par John Coltrane.

Bon après réflexion, j’avoue que le morceau qui me colle vraiment c’est Alone Together par Chet Baker. C’est grand et ça produit de la fiction. Quand j’écoute ça, je deviens dépressif. J’ai déjà écrit un ou deux textes après avoir écouté Alone Together. Et un beau jour, je me dis : tiens, je vais écrire une fiction qui sera ma version de la mort de Chet à Amsterdam. Bon,je publie le texte, tout va bien. Voici deux ans, le jour du vernissage au salon du livre, un type m’arrète dans une allée et me dit : je vous ai reconnu ,vous êtes Marc Villard et ce que vous avez fait à Chet Baker avec votre nouvelle sur sa mort, c’est innommable. J’essaie de m’expliquer ; il s’agit d’une fiction, ne confondons pas avec un travail journalistique. Le mec ne veut rien entendre et me quitte en se promettant de ne plus jamais lire mes livres. Comme quoi le lectorat assimile souvent la fiction à la vérité et l’écrivain à ses fictions. C’est le genre de rencontre qui m’incite à être encore plus hargneux. C’est mon côté, Villard-n’est—pas-un -être-humain.

QQ Lapra : Pourrais tu nous donner un exemple, une phrase de toi ou d’un autre écrivain, dont tu considérerais la musique comme magnifique ?

Marc Villard : Voici trois exemples non signés. Vous les reconnaîtrez peut-être.

1. Six blocs-une trentaine de cours. Du chiendent- sec, pas de marque de pas. Portes côté droit- bardées de planches / clouées à demeure / verrouillées-poussiéreuses, pas de marques d’entrée récentes.
Johnny en train de rire : "Pourquoi Lynwood ?"
Tournée des rues- des cours de motels vides jusqu’à l’infini.
Putain de merde.

2.Je ferme les yeux.
J’écoute le sang de Betty.
La scansion d’un tambour masaï.
Mon coeur en fibrillation.
Le sac de colle à Pedro.
Et aussi :
la nuque du chinois.
Cassée.
Molle.
L’odeur de sperme.
John Lee Hooker dans les baffles.
Même pas peur.
Je suis calme.
Trop calme ?

3. quand les deux sept s’entrechoquent et que les plaies ne cessent pas de saigner, que les bleus ne guérissent pas, les deux témoins - leur témoignage
terminé, leurs corps gisant nus dans les rues de la ville, l’océan du sang, l’eau de l’absinthe, femmes ivres du sang, de la patience et de la foi des saints, et je suis devant la porte et je frappe, les clés de la mort, de l’enfer et le mystère de la femme, certain que c’est pourquoi les gens meurent ...

Angélique Colvert : Vous dîtes que vous aimez Laetitia Masson. Euh...même après "La Repentie" ?

Marc Villard : Je n’ai pas vu la Repentie. En fait, je pensais plutôt à En avoir ou pas. Ce film marquait les débuts de Kimberlain et, surtout, ceux de Giovaninetti. J’ai beaucoup accroché à ce couple improbable, au chômage dans les rues de Lyon. Giovaninetti traîne un désespoir tranquille qui me touche. Je croyais que c’était Masson qui avait réalisé Comment j’ai tué mon père alors qu’il s’agit d’Anne Fontaine. Là aussi mais pour d’autre raisons, le film de Fontaine m’a marqué. On sent bien dans le jeu de Bouquet que la mort n’est pas loin. Je crois assez à ce retour du père prodigue. Le filmage est bon et le caractère "habité" des personnages est bien vu. Cela étant, pour s’en tenir au cinéma français, les deux films qui m’ont vraiment emballé ces dix dernières années sont Y aura-t-il de la neige à Noël de Sandrine Veysset et J’ai pas sommeil de Claire Denis. On a glosé sur le pathos dans le film de Veysset mais je ne vois pas comment traiter autrement le sujet. Quant au suicide programmé en fin de film il m’évoque celui de Sylvia Plath qui, elle, n’a pas voulu entrainer ses gosses dans son carnage personnel. Claire Denis, quant à elle, a réécrit l’affaire Paulin pour l’arracher au sensationnel et la projeter dans la fiction. L’acteur Black, ambigu, est formidable. On a donc une démarche premier degré et une autre plus artistique qui renvoie au travail qu’effectuent les auteurs de polar quand ils font leur marché dans les faits divers pour les réécrire à leur convenance.

Angélique Colvert : Vous avez vu vos textes illustrés par plusieurs dessinateurs. Avez-vous l’impression qu’ils vous ont appris quelque chose sur vous et ce que vous écrivez ?

Marc Villard : Vous tournez le problème à l’envers. Et si c’était moi qui leur apportait quelque chose ?? Mais je veux bien jouer votre jeu. Non, un dessinateur n’éclaire pas mon travail. Quand mes textes sont terminés, les images -les miennes- caracolent dans ma tête. Ayant à l’origine une formation artistique, j’ai, par contre, été attiré par un compagnonnage avec un premier plasticien. Ce fut Loustal. Puis j’ai continué avec Slocombe, Miles Hyman et d’autres. Ce qu’ eux apportent à mes récits est intéressant. Pour moi. Là, nous sommes dans l’intime. Une discussion one to one devant un miroir. Je ne tire pas d’enseignement de ces livres sinon que nous avons pris plaisir à les faire et que l’objet terminé nous paraît plus léger qu’un roman ou qu’un recueil de nouvelles. Il faut savoir également que les lecteurs qui achètent ces livres texte/ images sont essentiellement attirés par les images. On le vérifie encore plus dans la BD. Il ne faut pas surestimer le lectorat et si je continue à travailler avec des dessinateurs c’est tout simplement parce que j’ai de l’amitié pour eux. Ce sont aussi des gens qui arrivent assez facilement à parler de leur travail contrairement aux écrivains, moi compris, qui sont dans la rétention par rapport à l’acte créatif. D’ailleurs est-ce bien facile de définir ce qui se dérobe déjà pour nous ? Je me vois difficilement étaler mes tripes sur la table pour communiquer à tout prix sur l’écriture. Dans les festivals, la discussion lambda tourne autour de l’économie du polar, des contrats, des ouvertures audiovisuelles. Pratiquement jamais autour de l’écriture. Au fait, les écrivains de polar sont-ils concernés par celle-ci ?? Bref, j’aime les images et ceux qui les produisent mais je n’ai pas besoin d’un reflet plastique pour écrire.

Jérome Leroy : Cher Marc Villard, on parle souvent, dans votre oeuvre, du paysage sonore créé notamment par le jazz et le blues. On s’intéresse beaucoup moins à vos références picturales et pourtant, dans Rebelles de la nuit, votre personnage fétiche Tramson confie son goût pour Rancillac, un des grands noms de la figuration narrative. De même, nombre de vos nouvelles me font penser par leur hyperréalisme cruel à des toiles de Monory, autre nom important de ce courant, connu pour ses thèmes empruntés au roman noir... Pourriez vous nous dire si ces peintres vous ont influencé d’une manière ou d’une autre, et plus généralement, nous préciser, en tant qu’écrivain, les rapports que vous entretenez avec la peinture ?

Marc Villard : A 18 ans je me suis imaginé peintre. J’ai produit une quinzaine de toiles placées sous le signe du Journal de Bolivie de Che Guevarra. Abstraites, les toiles. Après m’être rendu compte que j’étais plutôt mauvais, j’ai bazardé toutes mes peintures. Plus tard quand j’ai collé à la poésie française qui s’exprimait dans Chorus ou Exit, j’ai découvert les peintres qui accompagnaient ces revues : Le Boul’ch, Monory, Rancillac, Télémaque, Klasen, Adami et d’autres. Cette peinture, narrative donc, m’a emballé. J’ai commencé à courir les vernissages, me suis rapproché de Le Boul’ch et un an plus tard nous avons créé, avec des amis, une revue ,Le Grand Huit ,et j’ai rencontré Ivan Messac, un autre peintre lié, lui aussi, à la figuration narrative. Plus tard je rencontrerai Giai-Miniet (avec qui j’ai développé un recueil de poèmes) et Gérard Guyomard. Voilà les peintres qui m’ont accompagné toutes ces années. Mais, rassurez-vous, je m’intéresse également à la totalité du champ plastique. Je suis également fan des photographes Eggleston, Salgado, Frank, Klein,d’Agata, Goldin, Winogrand, Pastore. Les peintres cités plus haut m’ont influencé. Les grilles de Le Boul’ch qui tressent une gaze entre le monde et nous, les images glaçées de Monory, la rigueur de son bleu, la série magnifique de Rancillac consacrée aux jazzmen et, bien sûr, les arrières de camion de Klasen. Giai-Miniet m’a apporté autre chose à son retour d’Egypte : un regard secret, une personnalisation de la mort (elle danse le tango,parfois) et Guyomard m’a encré dans son Paris traversé par le sexe et la turbulence des informations qui font masse. On peut noter au passage que je ne suis pas le seul a être sensible à leurs images : Daniel Biga, Franck Venaille et Claude Delmas sont restés très proches de cette école de la Figuration qui revient très fort en ce moment sur le marché de l’art. Je veux terminer sur Jo Vargas qui construit un pont entre peinture et polar suite à son travail sur Dashiell Hammett. On est ici dans le secret, la dissimulation et le visage de Dash en tant qu’icône masquée. J’adore. Son récent travail autour de la guerre de 14-18 est très beau également et sa peinture évolue, ce qui est bien. La satisfaction devant une oeuvre longtemps attendue, qui vous marquera, est difficile à décrire mais on se dit parfois "je suis bien content d’être là". Quant à l’influence, elle s’imprime d’elle-même dans l’inconscient et je la restitue de façon désordonnée, bien sûr, et modestement.

Loulou25 : Vous êtes un auteur prolifique, au printemps 2003 vous avez même publié plusieurs ouvrages - 3, si j’ai bonne mémoire - d’excellente qualité et d’une grande variété, qui ont trouvé très peu d’échos dans les médias. Comment vivez-vous ce "silence médiatique" ? Vivez-vous caché pour être heureux ? Pourquoi vos maison d’édition ne s’attachent-elles pas plus, d’après vous, à promouvoir vos ouvrages ?

Marc Villard : J’ai obtenu des papiers sur La guitare de Bo Diddley mais très peu concernant Elles sont folles de mon corps à L’Atalante. Je vis assez bien cet aspect confidentiel de mon travail car je ne pense pas que mon écriture soit en jeu. Disons plus simplement qu’il existe des livres qui s’avancent au-devant du lectorat ; sans faire la pute obligatoirement, mais qui restent aimables. Même dans le polar. Concernant mes livres, c’est le contraire, ils ne font aucun effort pour tendre la main aux lecteurs. Il faut venir me chercher, me trouver et, donc, produire un effort que beaucoup n’ont pas envie de faire. Mais je ne vais pas changer ce qui me construit pour complaire à des feignasses, n’est-ce pas ?? Quant à mes éditeurs, ils sont toujours demandeurs de mes livres mais savent pertinemment qu’ils ne tiennent pas un best-seller. Ca se vend gentiment, tout seul, donc ils n’investissent pas en pub. Nous sommes là dans des rapports marchands, ce qui complique, évidemment, ce type de discussion. En bref, je fais confiance au temps.

Loulou25 : Vos recueils de nouvelles noires témoignent sans prêchi-prêcha militant d’une irréprochable conscience sociale. Cependant, dans vos désopilantes chroniques autofictionnelles, vous vous plaisez à vous mettre en scène en parfait bourgeois bobo, au risque de détonner dans le paysage du polar français où l’on se plait davantage à mettre en avant ses convictions que le confort de son mode de vie. Cette intro longuette pour vous demander, si par hasard, vous ne seriez pas un peu punk à l’envers ?

Marc Villard : Je suis graphiste et responsable de la qualité des images d’une société de luxe. Je pourrais très bien exercer mon métier chez un fabricant de couche-culottes ou chez un camionneur. Mais je suis là et, c’est vrai que les filles qui m’entourent au boulot sont sexy.

Je me contente dans mes autofictions de dire quelque chose qui ressemble à la vérité et il n’est pas question pour moi de faire dans la dèche. Qui plus est, j’ai fait un choix de vie : j’ai horreur des fins de mois difficiles et je préfère m’échiner quotidiennement dans mon boulot plutôt que faire genre poète maudit et dire à mes enfants "cette année, on ne part pas en vacances".

Mon père était ouvrier et ma mère sténo-dactylo ; ils m’ont appris que le fric ne tombait pas du ciel. Tout ceci n’empêche pas la déroute mentale, les morts, les suicides (je connais), l’hôpital psychiatrique et le dégoût de la vie pourrie que l’on fait aux autres : sans papiers, sans abris, camés, prostituées, Blacks, Beurs etc... J’écris là-dessus aussi car je suis dans cette vie qu’on leur impose et celle que je me fais, maladroitement. Je suis punk. A l’endroit et à l’envers.

Loulou25 : Quelle serait la pire malédiction, entre ne plus pouvoir écouter de musique et ne plus écrire une ligne ?

Marc Villard : Une vie sans musique, ce serait le cauchemar. J’ai un fond contemplatif et je peux rester trois mois sans écrire alors que je continue à écouter de la musique, à lire des livres, à voir des films, à visiter des expositions. D’ailleurs je l’ai dit à plusieurs reprises : si nous étions dans une société fondée sur le bonheur, j’arrêterais d’écrire pour vivre ce bonheur. Mais on n’en est pas là. J’ai encore de beaux jours devant moi.

Loulou25 : Parmi les personnages que vous avez créés, y’en a-t-il un auquel vous êtes particulièrement attaché et pourquoi ?

Marc Villard : Je suis attaché à Tramson, un éducateur de rue basé à Barbès. J’y suis attaché car ce personnage est, à mon sens, unique dans le polar français. J’aime son côté borderline : un pied dans la légalité, un pied dans le délit. Les gens qui font ce travail doivent avoir un mental à toute épreuve pour résister aux demandes incessantes des jeunes paumés. Qui plus est, ils sont au centre d’un infra-monde qui nous fascine . C’est un job qui relève du secret. Au point que le ministère de l’intérieur vient d’imposer aux éducateurs de refiler les identités des jeunes qu’ils prennent en charge. Ce qui est impensable. Je viens de penser à Sarkozy et du coup je vais vomir. A tout de suite. (...) Voilà, ça va mieux. On voit bien Tramson dans deux de mes livres : Rebelles de la nuit et La porte de derrière.

Loulou25 : Très souvent, ce sont les circonstances et l’environnement qui rendent mauvais vos personnages. Revendiquez-vous une approche humaniste des situations désespérées ?

Marc Villard : Humaniste, non. Politique, oui. J’applique le vieil adage : c’est la société qui rend fou et criminel. Par contre, dans le traitement, comme je n’écris pas des tracts mais des livres, je ne propose pas une réponse politique mais un regard compassionnel. Voilà pourquoi vous parlez d’humanisme. Je me méfie du mot car on pense immédiatement à Mère Teresa quand il est prononcé. La compassion, c’est bien quand elle se fonde au départ sur une analyse / un regard politique. Sentimentalement aussi mes personnages apparaissent bouleversés. Là on est dans le réel, le quotidien mais j’ai connu des communistes bouleversés. Tout cela n’est pas incompatible. Le problème : rester dans l’écriture, dans le littéraire. Ne mélangeons pas les genres. Concernant la défense de Cesare, vous avez du noter la confusion des propos. Des soi-disants littéraires enfourchant des concepts politiques, c’est à mourir. Personne n’a dit quelque chose d’essentiel : on défend Cesare parce qu’il est sympa et qu’il est notre ami. Comme si l’amitié devenait obscène et qu’il faille se réfugier derrière un discours pro-brigades plutôt discutable. Je suis sûr que Battisti lui-même ne souhaitait pas ces déviances "angéliques".

Loulou25 : Juste une remarque suite à la réponse que fait Marc Villard "texte qui bouge façon solo de Miles Davis", si vous avez l’occasion de transmettre, je vous en remercie.

Le batteur mort est bien sûr Oliver Johnson. Il a vécu presque une année entière, en 98, dans un petit hôtel rue Ramey, dans le XVIIIe. Il passait sa journée à boire paisiblement des demis dans un petit café au bas de chez moi. Aux beaux jours, on lui sortait sa table sur le trottoir, devant l’arrêt du bus 80.

Il me parlait de ses deux fils qu’il ne voyait jamais, tenait systématiquement à voir ce que rapportais dans mon sac plastique si je sortais acheter des disques.

Un jour, après son inspection habituelle, il a lâché - Pop music... I don’t take to pop music that much. Except for one band. Its music, its attitude, everything was good, but the name (en détachant bien les syllabes) Po-li-ce...

Savoir que l’on écrit sur ou autour de lui me remplit de joie

Marc Villard : Oui, il s’ agit d’Oliver Johnson rebaptisé pour l’occasion Oscar Johnson car nous sommes dans la fiction. J’ai "inventé" les "derniers jours de la victime" comme disait José Pablo Feinman. C’est bien que vous l’ayez connu, je n’ai pas eu cette chance. Il a raison pour Police. Je les ai vu sur scène, c’était impeccable et j’écoute parfois leurs deux premiers albums.

Eric Maneval : Comment expliquer que vous fassiez toujours mouche ? J’ai lu beaucoup de vos livres, toujours l’impression que vous êtes dans la vérité, passez vous beaucoup de temps à observer ? Quelles sont vos promenades favorites ?

Marc Villard : La vérité, oui. L’astuce consiste à donner l’impression qu’il s’agit du réel alors que l’on est dans la fiction. Tous les écrivains s’y essaient maladroitement. Moi, le premier. Ceci rejoint l’étonnement du garçon ci-dessus : comment un type qui travaille dans le luxe peut écrire sur des camés barbésiens, des killers de La Courneuve, des putes de Tijuana. A vous deux vous venez de nommer le travail des écrivains de romans, de fictions : s’effacer derrière le sujet. Tout donner à la construction, aux personnages. Je suis persuadé que les mecs qui écrivent du trash ou de la fantasy vivent à la campagne avec leurs gosses, passent leurs journées en charentaises et regardent parfois Thalassa. Mais on s’en fiche, c’est le texte qui les grandit. Ne vous laissez pas troubler par les écrivains : les livres sont beaucoup plus intéressants.

Oui, j’observe mais je ne prends pas de photos. Par contre je regarde les photos des autres. Je flâne sur les images. Je me promène beaucoup aux Halles, à Saint Germain des Prés, à Barbès. Dans le cadre de mon job je suis souvent chez des imprimeurs en banlieue : Bagnolet, Montreuil, Saint Maur, Aubervilliers, Aulnay. J’emmagasine et je note parfois un mot ici et là mais je fais surtout confiance à ma mémoire .

Angélique Colvert : En dehors de vos multiples activités d’écrivain, vous travaillez dans une grande entreprise où vous côtoyez les plus beaux mannequins du monde. Or, la seule à laquelle vous ayez rendu hommage dans une de vos nouvelles, c’est Laetitia Casta. Blasé ?

Marc Villard : J’avais beaucoup de sympathie pour Linda Evangelista qui ne m’inspire qu’une satisfaction d’ordre esthétique. Quant aux autres,je les considère plus comme des images. D’autre part, je ne suis pas un fan de la perfection et ce qui me gène chez le mannequin c’est l’absence de dimension humaine.

Angélique Colvert : Dans vos réponses à QQ Lapra, vous donnez quelques pistes de définition de la nouvelle. Pour compléter, pourrait-on dire que la nouvelle, c’est l’art de l’irréversible ? Le destin y est peut-être plus présent que dans le roman. L’auteur doit mener son lecteur quelque part, alors que la nécessité semble moins forte dans le roman. Dans le roman, on peut donner plusieurs interprétations, plusieurs pistes. Alors que dans la nouvelle, il n’y aurait pas de possibilité de changer d’avis.


Marc Villard :
C’est vrai, nous avons tendance à nous montrer plus résolutifs dans les textes courts. Néanmoins j’écris assez régulièrement des nouvelles comportant des fins ouvertes. Ou alors sans vouloir proposer à tout prix une chute, je m’en tire par une pirouette qui n’est pas forcément une ouverture. En réalité, j’ai beaucoup travaillé tel un photographe qui prendrait des polaroids. Rien n’est véritablement figé mais la vie, par contre, se faufile dans ces textes. J’ai dit à plusieurs reprises : la nouvelle, c’est la vie. Le roman, c’est l’idée qu’on se fait de la vie : une longue histoire. Travailler dans le bref, l’urgence, c’est garder à l’esprit que la mort n’est pas loin. En écrivant,je suis dans la vie et je parviens, justement,à éliminer la mort de mes obsessions mentales.

Angélique Colvert : Vous avez choisi la voie de l’auto-fiction. Aimez-vous lire les journaux et correspondances d’écrivains ? Est-ce que c’est un exercice qui aurait pu, qui pourrait, vous tenter ?

Marc Villard : Comme le dit Pennac, propos que j’ai rapportés hier, mes autofictions sont nommées comme ça par commodité mais il n’a pas tort : nous sommes très près d’un journal habité par la fiction. Qui plus est, le journal implique d’avoir une imagination en perpétuelle ébullition. Il n’est pas question d’écrire : Aujourd’hui j’ai mangé des frites. Et comme vous l’avez peut-être noté, bien qu’étant productif je suis aussi un bulleur dilettante. Il est hors de question de m’asseoir chaque soir à mon bureau en me disant "Coco, il faut que tu avances ton oeuvre". En réalité j’écris quand j’ai envie d’écrire. C’est tout le contraire du journal qui m’apparaît un peu besogneux sur les bords. Le seul journal dont je me souvienne au débotté c’est celui de Jean René Huguenin.

Angélique Colvert : Pierre Bourdieu a écrit un texte sur l’autobiographie où il dit que l’exercice ne révèle pas ce qu’on est, mais l’image que l’on veut donner de soi. Vous n’avez pas choisi l’autobiographie mais l’auto-fiction. Il y a un travail de mise en scène dans vos nouvelles : pour être plus authentique ?

Marc Villard : Non, pour que le texte fonctionne en tant que tel, débarrassé de l’obligation d’être dans la vérité absolue. Il m’arrive aussi parfois de rechercher un effet comique - souvent lié à l’autodérision - et je suis alors obligé de prendre le large avec la relation du vrai. Il arrive aussi que la mémoire me joue des tours et plutôt que m’interroger gravement sur ma bio, je prône l’efficacité : j’invente. Je dois néanmoins préciser que certains textes de l’Atalante reflètent l’exacte vérité. Il arrive en effet que celle-ci soit plus intéressante que la fiction.

Angélique Colvert : Comment vous est venue l’envie de parler de votre vie, est-ce que ça vous a fait peur ou est-ce que c’est jubilatoire ?

Marc Villard : Comme je l’ai dit précédemment, j’ai voulu rectifier à la baisse l’image que les lecteurs pouvaient se faire à mon sujet. Oui, il y a une sorte de jubilation à écrire sur soi mais à condition de ne pas se ménager.

Angélique Colvert : Avez-vous l’impression que vos nouvelles d’auto-fiction ont changé le regard que les lecteurs de vos polars portaient sur vous ? Est-ce que ça vous a apporté un autre public ?

Marc Villard : Oui, j’ai fidélisé au fil de ces quatre livres un public féminin qui n’était pas le mien. Le macho qui se métamorphose en parano hypocondriaque et qui tire sur sa bite pour l’allonger, ça plait beaucoup aux filles. Quant aux lecteurs de polar et aux écrivains du même genre, ça les amuse plutôt ce genre de déballage. Assez curieusement, certains collègues qui ne me parlaient jamais de mes livres m’ont demandé de leur dédicacer ceux-là. Dans la mesure où je m’écarte de l’objet central de notre activité, le polar donc, il devient plus facile de discuter de ces autofictions qui apparaissent un peu hors norme. Actuellement, j’essaie de mener de front l’écriture de fictions noires et ces textes autobio. Je me méfie de la redite dans ce dernier domaine.

Angélique Colvert : Même si certaines de vos nouvelles, celles de polar comme celles d’auto-fiction, peuvent être tristes ou désespérées, on y sent un amour de la vie. Est-ce que c’est un amour de la vie, « malgré tout », « malgré vous », parce qu’il faut bien vivre, ou est-ce qu’il y a une vraie force ?

Marc Villard : Oui, j’ai la force. Voici 15 ans, j’étais au fond du trou, psychiatre à la clé, malade imaginaire, un cancer par jour. Je suis remonté alone car seuls les médicaments peuvent faire quelque chose pour vous ainsi que votre profond désir de vivre. Comme je le dis plus haut, je suis toujours cerné par la mort et si je reste hyper actif tant sur mon lieu de travail que dans le domaine de l’écrit c’est pour ne pas y penser. Si je n’avais pas cette force, je resterais au lit chaque matin pour me lamenter sur moi-même.

Je suis en fait hyper anxieux mais pas dépressif.

Angélique Colvert : La plupart de vos nouvelles démarrent sur les chapeaux de roue. Certaines démarrent même avec une idée forte, très forte, comme « Quéquette blues ». Quand vous avez une idée comme ça, est-ce que vous avez peur de ne pas assurer jusqu’à la fin de la nouvelle ?

Marc Villard : Oui, c’est toujours le problème avec l’écrit : arriverais-je à me hisser au niveau que mérite le sujet. Et aussi : suis-je encore capable d’écrire. L’écriture m’a peut-être été confisquée. Ensuite je rentre dans le tunnel et, comme dit Truffaut, le texte est sur rails tel un train lancé dans la nuit. Tout est OK, j’aperçois la gare au loin, il y a même de la lumière ; Je suis sauvé. Après seulement, je commence à douter et, du coup, je rabote ici et là tel un menuisier. Mais vous avez raison, le doute est en fait la vertu première de l’écrivain. Je me méfie énormément d’une absence de fragilité chez un écrivain.

Angélique Colvert : Il paraît que vous adorez l’Italie. Pourquoi ?

Marc Villard : J’ai utilisé l’Italie dans plusieurs textes (Venise, Rome etc..). Les villes italiennes sont des villes faites pour la promenade, le glandage, les bouffes sur le pouce. Rien n’est compliqué en Italie. Je suis également très preneur des façades vénitiennes. Les couleurs en sont exceptionnelles : safran, vert boisé. On trouve aussi du rose à Rome et cet aspect vielle ardoise à Sienne. L’Italie produit de l’image ce qui n’est pas le cas de la France qui est intéressante surtout au plan culturel. J’en parlais hier avec un vénitien qui estime que la province italienne reste en dehors des préoccupations culturelles. A moins qu’on ne considère la voiture comme un bien culturel. Evidemment, celui qui parle maintenant c’est plutôt le pro de l’image. En tant qu’écrivain, je pense que l’Italie possède avec mafia et camora un vivier plus excitant au plan criminel, les images nous sautent immédiatement à l’esprit. Evidemment on peut me taxer d’exotisme mais ça ne me gène pas. Je pense aussi qu’une ville comme Tijuana produit sa propre fiction au même titre que Barbès à Paris.

Angélique Colvert : Je n’ai pas très bien compris ce que vous expliquez à QQ Lapra dans la phrase suivante. "J’utilise, pour fragmenter le texte, casser le linéaire, l’intrusion de quelques lignes au fer à gauche donc ressortissant à la forme poétique". Vous pourriez nous donner un exemple ?

Marc Villard : J’ai donné cet exemple dans les trois textes qui répondent à une demande du même Lapra. Voici les auteurs, par ordre d’arrivée dans ma réponse : 1. James Ellroy. 2. Marc Villard. 3. David Peace. Regardez mon extrait, il est dans la configuration que vous indiquez.

Bernard Strainchamps : Tu travailles tes nouvelles noires comme un musicien de jazz voire de rap. Et tu affectionnes quelques standards. Pourquoi Barbes, pourquoi le Mexique, pourquoi la drogue ? Comment évites-tu les clichés ?

Marc Villard : Comme je le laissais entendre, Tijuana, Barbès, sont des endroits qui fomentent leurs propres fictions. Ce sont aussi des lieux désertés par l’ordinaire, la normalité. A Barbès, carrefour d’immigration, la misère, la déglingue, la came sont à l’oeuvre. Ceux qui vivent ça au quotidien relèvent de la marge et j’essaie de montrer ce peuple, sans jugement, sans a-priori. On s’étonnera donc de rencontrer dans mes livres des dealers pas forcément antipathiques mais aspirés vers le bas car programmés pour ça depuis fort longtemps. Des Blacks criminels car je ne pratique pas un angélisme ultra-gauche qui voudrait que seuls les européens soient des tares. Des filles au tapin prêtes à vendre père et mère pour trois grammes. Les putes n’ont pas forcément un grand coeur. En écrivant ceci je me rends compte que j’explique, exemples à l’appui, comment s’écarter des clichés. Ne rien prendre pour argent comptant et même si l’on fait erreur, comme nous sommes dans la fiction -contrairement au document - nous aurons toujours raison. J’ai choisi, vous l’avez noté, de parler des perdants. C’est en cela que je peux éventuellement revendiquer le social pour certains de mes textes.

Je n’ai jamais mis les pieds à Tijuana puisque je ne prends pas l’avion mais l’architecture de la ville, sa "frontière" métallique, sa position de plaque tournante du vice m’intéressent. Cette ville fait naître chez moi un fantasme très puissant qui me permet de broder sur, effectivement, des clichés faciles. L’aspect latino est également très riche au niveau de la docu mais là, par contre, je dois me méfier de l’exotisme facile. J’ai publié une nouvelle dans Tijuana (Eden). Elle s’intitule : Ceux de la colline. Et une autre sur un jeune boxeur qui revient dans une ville frontalière mexicaine : Rosario (in Gangsta Rap).

Bernard Strainchamps : Aux éditions Atalante, tu écris des nouvelles très drôles dont la première source d’inspiration est ta vie personnelle et ton univers professionnel. N’as tu pas peur d’un procès ?

Marc Villard : Celui qui est le plus malmené dans mes autofictions, c’est moi. Je ne crains rien. Certains personnages pourraient se reconnaître et mal le prendre mais curieusement, ils sont toujours persuadés qu’il s’agit du voisin. Jamais d’eux-mêmes. Ce type de livre amuse plutôt mes collègues qui sont sensibles à l’humour et la satire. Je parle ici de mes collègues de travail.

Bernard Strainchamps : Es-tu graphomane ?

Marc Villard : Non. Comme je le disais hier je peux rester trois mois sans écrire. Par contre je revendique une activité mentale en permanente ébullition. J’adore me lancer sur des projets, le travail en duo, la collaboration à des collectifs. J’aurais du mal à avouer : je n’ai rien sur le feu, en ce moment. J’ai du, cette année, repousser un film. C’est un peu bête mais je n’arrivais pas à faire rentrer tous mes projets dans les 12 mois de 2004. Donc, c’est vrai, je suis loin d’écrire tous les jours mais comme vous le savez, penser à écrire participe à l’écrit lui-même. D’ailleurs, c’est le meilleur moment : tout est possible. Avec un peu de chance je me dis que je vais ridiculiser Don De Lillo, Ellroy et Le Clézio. Et le livre commence. Du coup je revois mes prétentions à la baisse. Un mois plus tard j’en suis à me demander si je vais arriver à terminer ce putain de livre. Heureusement que je peux embrayer sur l’IDEE d’un autre livre. Alors je recommence à zéro. C’est ce qui me fait aussi avancer : essayer de faire de mieux en mieux. La pression je me la mets moi-même.

Bernard Strainchamps : La poésie est devenue un mauvais genre lu par une seule élite cultivée. As-tu une idée de pourquoi ?

Marc Villard : Les poètes lisent les poètes. Le poème est difficile à percer. Certains lecteurs supportent mal son côté volontairement incommunicable. C’est un peu le même problème qui se pose aux cinéastes produisant des oeuvres de recherche. Tout le monde veux comprendre. L’émotion n’a plus cours. Certains, dont je suis, apprécient l’épidermique, le sens sans sensations. L’esprit qui prévaut rationalise tout. Y compris le texte et notamment le poème. Nous ne sommes pas dans une période de libération, propice à l’expérience. Nous vivons actuellement le négatif de l’après-68. Une période qui a vu fleurir des poètes et des lecteurs, soit dit en passant.

Stéphanie Benson : Tu es poète, musicien, romancier, mais aussi homme d’images. Tu es grand, beau, impeccablement vêtu en toute circonstance, brillant, drôle... n’aurais-tu pas quelques tares pour rassurer nous autres mortels

Marc Villard : Je suis content que tu me trouves drôle car il est 13 heures et je n’ai pas encore pensé à me suicider. Cela dit, la journée est longue. Mes tares : 1.Quand je fais la vaisselle, je ne nettoie jamais la grille d’écoulement au fond de l’évier. 2. Je laisse toujours une feuille de salade dans le saladier à la fin d’un repas. 3. Quand je pense à Sarkozy, je vomis. 4. A 17 heures j’achète un Mars au distributeur et je le revends plus cher à mon assistante. 5. Je ne fais jamais de sport. 6. Je lis Libération en commençant par la fin. 7. Quand j’ai envie de pleurer, je mordille ma petite couverture rose. 8. Je regarde systématiquement les vitrines des libraires pour trouver mon dernier livre. C’est après que je commence à pleurer (voir plus haut). 9. Quand je bricole ,je dis tout le temps : putain de ta race de merde !! 10. Je pense que toutes les femmes sont magiques. 11. Je n’ai jamais aimé John Lennon ; je préfère Paul Mc Cartney. 12. Ma chanson préférée est June in January par Dean Martin. 13. Je ne cire jamais mes chaussures. 14. Je mange beaucoup de crevettes car je pense qu’elles rallongent le sexe. 15. A table, je ne bois que du Bordeaux.

Bernard Strainchamps : Tu investis Barbes, Tijuana, car ce sont des lieux chargés de mémoire, tu n’hésites pas à mettre en scène des monstres sacrés tels De Niro et Mastroianni, tu partages tes doutes et tes petitesses avec les lecteurs. Tel un rappeur, tu utilises des samples de mémoires collectives dans tes écrits. Adhères-tu - même en partie- à cette phrase réductrice ?

Marc Villard : C’est plutôt bien dit. Barbès et Tijuana m’intéressent au-delà de la mémoire. C’est leur potentiel à générer du sens et des histoires qui m’attire également. Une population d’égarés peut également basculer à tout moment dans la folie, le crime, le suicide. J’aurais beaucoup de mal à écrire sur des lieux "propres" comme le 7eme arrondissement, Grenoble, Francfort, même si ces lieux recèlent du blanchiment d’argent, de la magouille en col blanc. On restera en deçà du drame. En fait quand je commence à écrire du noir, je sais que je mets le drame en scène. Je ne peux me contenter d’escarmouches, j’ai besoin que des attitudes quotidiennes soient transcendées par une dimension qui renvoie à des attitudes et sentiments segmentant.

Bernard Strainchamps : Quel sens donnes-tu à "ton travail d’écrivain" ?

Marc Villard : Je ne me sens pas investi d’une mission. J’écris pour moi, pour me sauver. Comme je l’ai dit : quand j’écris je suis dans la vie. Le mot travail peut surprendre mais je le préfère à oeuvre que j’ai toujours assimilé à quelque chose de mort. En insistant sur ce mot "travail" ça laisse entendre que je suis en "work in progress". Rien n’est figé, tout peut s’améliorer et on fera mieux la prochaine fois. Avec plus de prétention, je sais que des journalistes ont relevé que je suis l’un des rares à mettre en scène des fictions consacrées aux sans-papiers. Donner une dimension sociale -même fragmentaire- à ses textes, ça ne peut pas faire de mal. Et surtout, ce sont mes idées. Mais le sens profond, je le redis, consiste pour moi à survivre grâce à l’écriture.

Bernard Strainchamps : Les grafiteurs de nos murs gris de la banlieue sont-ils les descendants de Van Gogh ? As-tu un faible pour Stevie personnage que tu utilises au moins dans une nouvelle et un roman ?

Marc Villard : Ils rêvent à Van Gogh mais créent autre chose. Van Gogh essayait d’échapper à la folie par la peinture quand Stevie tente le graph pour oublier sa cité et la vie de merde qui lui est promise. Evidemment, il y a des sentiments croisés derrière tout cela. Mais on ne peut pas parler de descendant, même si j’essaie d’y croire et de le faire croire dans mes livres. Oui, j’ai un faible pour ce personnage. D’ailleurs, il est toujours vivant, c’est une idée, je pourrais le réutiliser. C’est très moi ce personnage : un gamin de banlieue, un goût pour l’image et une mère qui meurt. Il est très accroché musique également.

Finalement, heureusement que vous êtes là, je vais m’économiser un rendez-vous en psychiatrie. Plus sérieusement, j’ai travaillé à plusieurs reprises sur des jeunes gens et jeunes filles de banlieue. Des titres me viennent : Gangsta Rap, Two, Quinze ans et toute la série de textes qui constituent la seconde partie de Rouge est ma couleur. L’idée d’écrire sur eux m’est venue suite à des rencontres dans des lycées de banlieue, justement. Le plus dur, ce sont les rencontres avec un atelier d’écriture qui souhaite parler à un écrivain. Généralement, on se prend dans le nez toutes les pulsions suicidaires adolescentes. Mais c’est intéressant. Je m’intéresse encore à l’homme, comme quoi je ne suis pas complètement blasé.

Bernard Strainchamps : Ca flingue dur dans tes romans alors que tu crains la mort. As-tu peur de finir comme un personnage ?

Marc Villard : Si je meurs comme l’un de mes personnages, c’est parfait car ceux qui meurent dans mes livres, meurent très vite. En quelques mots. J’ai horreur des agonies interminables. A l’exception de la maladie, quand tu meurs, ça dure trois secondes. Le pathos de l’agonie sensationnelle, ça me fatigue. Pour revenir au sens fort de la question : je n’ai pas l’intention de mourir. Ils vont trouver un truc.

Bernard Strainchamps : Merci de continuer à écrire.

Marc Villard : Je m’y emploie. En mai, je publie avec d’autres écrivains une novella chez Autrement dans une collection créée par Claude Mesplède. Le titre de mon booklet : Petite mort sortie Rambuteau. Et je viens de terminer l’adaptation de mon roman Rouge est ma couleur. C’est Chauzy qui dessine et Casterman qui édite. Enfin, nous écrivons un livre en commun avec JB Pouy. Cet été, je me mets à la rédaction de mon 5eme bouquin à l’Atalante. Le titre : Quand nous étions des princes.

Et voilà. Vos questions étaient vraiment bien. Je suis fier de vous.