Marc Villard, court toujours.

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Entretien avec
Richard Comballot


Vous êtes né le 29 juin 1947 à Versailles. Quels souvenirs conservez-vous de votre enfance, vous dont les parents ont, je crois, très vite divorcé ?

Je conserve le souvenir d’une enfance qui ne fut pas malheureuse, mais ne fut pas non plus celle d’un gosse de riches. Mon père était fraiseur dans l’aviation et ma mère sténo-dactylo. Nous habitions un petit deux pièces à Versailles et je vivais dans une chambre qui était en fait un bout de couloir. Enfance modeste, donc, mais qui n’a pas engendré de souvenirs hargneux. Simplement, j’exécrais Versailles, n’aimais pas la mentalité versaillaise. C’est une ville traversée de larges avenues où l’on est complètement à découvert, alors que j’aime les petites rues qui tournent, où l’on peut facilement se faufiler... Pour l’ambiance proprement dite, j’avais des copains, comme tout le monde, et ai eu une scolarité sans trop de problèmes. A l’âge de onze ans, mon père, pour améliorer sa situation financière, a déménagé à Reims et nous l’avons suivi. J’ai découvert là-bas les joies de la salle de bains et les plaisirs du football !

Quand vous parlez de votre père, vous faites référence à votre père adoptif ?

Tout à fait. Mon père biologique a divorcé d’avec ma mère alors que je devais avoir deux ans. J’en ai un souvenir puisque je l’ai vu quelquefois, par la suite, mais j’ai été élevé par mon père adoptif qui est venu habiter avec ma mère alors que j’avais cinq ans.


Quel type d’enfant étiez-vous ? Je vous imagine volontiers, comme de nombreux autres écrivains, timide et introverti...

Durant ma petite enfance, je souffrais d’être fils unique, recherchais le contact et allais vers les autres, garçons ou filles. Je n’étais donc pas spécialement introverti. Pour ce qui est de la lecture, je n’ai pas de souvenirs marquants. J’achetais des bandes dessinées du type Buck Danny, c’était pas cher, on se les échangeait à l’école... Quand on m’offrait un livre, c’était plutôt une BD, de la ligne claire, le plus souvent Tintin et Milou, et j’ai conservé quelques albums que j’ai donnés à mon fils aîné. Je me souviens par ailleurs d’un roman fétiche de Paul Berna, intitulé Le Piano à bretelles. Et puis, au moment charnière où nous sommes partis à Reims, je me souviens avoir lu Regain de Giono et Vipère au poing de Bazin, des livres empruntés à la bibliothèque de l’école... Je suis issu d’un milieu modeste, composé de gens du peuple, pas d’intellectuels ou de personnes au fait de la chose politique. Il faut dire que la jeunesse de mes parents avait été balayée par la guerre : ma mère était au ravitaillement, mon père avait été envoyé en Tchécoslovaquie par le S.T.O. A un moment, il s’est évadé, est rentré en France, et s’est caché jusqu’à la fin de la guerre. Bref, ils ne lisaient pas, survivaient sans excès, demeurant éternellement reconnaissants à de Gaulle d’avoir libéré la France et d’avoir mis un terme à cette jeunesse triste qui avait été la leur. C’est de là que je viens.

Etes-vous resté fils unique ou avez-vous eu par la suite des frères et sœurs ?

J’ai une demi-sœur, Pascale, par mon père biologique, lequel a eu, paraît-il, d’autres enfants par la suite. Nous nous sommes très peu connus étant enfants, d’autant que nous avons environ dix ans de différence. Comme elle est lectrice, elle a lu mes premiers livres, s’est posé des questions, alors qu’on ne se voyait plus depuis très longtemps, et m’a contacté en me demandant si j’étais bien le Marc Villard qu’elle avait connu. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés et, bien que n’ayant pas de vécu commun, nous sommes contents de nous revoir de temps en temps.


Et votre père ?

Je ne l’ai pas revu depuis très longtemps. La dernière fois, je devais avoir dix-neuf ans.

Fut-ce une enfance heureuse ou peut-on voir en celle-ci, plus particulièrement dans l’absence du père, le point de départ de l’univers littéraire sombre qui est le vôtre ?

J’ai le sentiment, assez curieusement, que les chocs psychologiques que j’ai pu connaître sont plus liés à l’aspect pessimiste de mon écriture qu’à mon enfance. Est-ce que la solitude et mon fond psychique particulièrement angoissé ont quelque chose à voir avec ça, font que j’ai écrit dans ce sens-là ? C’est possible. Parce que, pour le reste, je n’ai jamais ressenti l’absence de mon père biologique, mon père adoptif remplissant parfaitement ce rôle. Bien entendu, j’ai eu de nombreuses prises de bec avec lui, notamment sur le terrain politique, mais rien qui me paraisse exceptionnel. J’ai le sentiment d’avoir eu une enfance et une adolescence qui sont celles de la plupart des gens de mon âge... Peut-être faut-il chercher dans mes gènes...

Dans vos gènes ?!

Je sais que mon père biologique n’était pas un gai luron mais indépendamment de ça, je n’ai pas eu de renseignements réels sur l’homme qu’il a été.


Votre « passion » pour la banlieue et les quartiers populaires vient-elle selon vous de votre enfance ?!

Versailles a toujours été pour moi une sorte d’excroissance du seizième arrondissement de Paris. La vraie banlieue, je l’ai connue en rentrant de Reims, à l’âge de treize ans, et ce pendant une petite dizaine d’années, en allant habiter Les Clayes-sous-Bois, une ville des Yvelines de quinze mille habitants, communiste, dont beaucoup de résidents travaillaient à l’usine Renault de Flins. Oui, c’est là-bas que j’ai découvert réellement, à l’adolescence, ce qu’était la vraie banlieue. Et encore, ce n’était pas la Courneuve avec ses fameuses barres que l’on détruit aujourd’hui !

Vous disiez tout à l’heure qu’on lisait assez peu, chez vous...

Mon père ne lisait pas, ma mère très peu. Quand elle lisait, il s’agissait de romans sentimentaux. Guy des Cars faisait partie des auteurs fétiches de la maison, au même titre que Françoise Sagan. Par conséquent, je n’ai absolument pas été influencé par mon milieu familial dans les choix que j’ai faits plus tard.


Enfant, quels furent vos premiers émois littéraires, vos premiers chocs de lecteur, après les quelques titres cités tout à l’heure ?

Avant de plonger dans l’adolescence, j’ai eu, vers treize ans, la chance de passer des vacances en Bretagne, dans une maison de location. Le grenier recélait de nombreuses « Série Noire » cartonnées de la grande époque. Et je me souviens avoir passé toutes mes soirées, ce mois-là, à lire des gens comme Day Keene, Harry Whittington, William O’Farrell, John D. MacDonald, plutôt des seconds couteaux. J’étais fasciné par cette écriture qui n’avait rien à voir avec ce que je pouvais lire à l’école puisque je lisais, à cet âge-là, une littérature... française d’abord et classique ensuite. Là, je me retrouvais à Los Angeles avec des privés, des joueurs de cartes ou de billard, des types qui s’entretuaient, dans des villes qui tombaient aux mains de la pègre. Cette découverte a été marquante et fut ma seule révélation.

D’autant que votre passion n’était pas la lecture, mais le Rock, que vous découvrez en 1957, et le foot !

J’ai découvert le Rock à peu près à la même époque et fais partie d’une génération qui a grandi avec Bill Haley, Eddie Cochran, Gene Vincent, Elvis Presley et bien d’autres. D’autre part, c’est vrai, j’ai appris à jouer au foot à Reims, et adorais ça même si je n’étais pas très bon. Je jouais en cadet dans l’équipe des Clayes, tous les week-ends. C’était une époque un peu spéciale où l’on voyait très peu de foot à la télé, et, de toute façon, mes parents n’avaient pas la télé ! Par conséquent, je n’étais pas pendu aux exploits des stars. J’allais jouer au stade et y restais parfois tard le soir. Je parle un peu de ça dans Ballon mort2. Un peu plus tard, en 1961, j’avais alors quatorze, quinze ans, j’ai travaillé un mois pour une compagnie d’assurances et me suis acheté des éléments de batterie pour pouvoir jouer. Je n’avais pas de complexes et répétais tout seul dans mon garage.


Pourquoi la batterie ?

Parce que je ne suis pas musicien et que la batterie m’a paru l’instrument le plus abordable pour quelqu’un qui n’avait pas de formation.


L’une de vos deux passions avait-elle plus d’importance à vos yeux ou bien étaient-elles équivalentes ?

Quand des garçons du village sont venus me voir en me proposant de jouer dans un groupe qui était en train de se monter, la musique est sans doute devenue plus importante pour moi. J’étais assez timide à cette période-là et, grâce à elle, l’attitude des jeunes du village à mon égard a changé : j’accédais à une sorte de statut. J’ai donc inconsciemment privilégié la musique au détriment du foot, que j’ai abandonné peu à peu, d’autant que je n’étais pas, je l’ai dit, un bon joueur. Cela étant, je n’étais pas meilleur non plus à la batterie mais ce n’était pas gênant parce que dans les années soixante, comme plus tard dans les années punk, personne n’était bon ! On pouvait donc être mauvais et néanmoins continuer à prendre du plaisir ! Un peu plus tard, je me suis aperçu que j’étais habile au basket de façon spontanée, on m’a intégré tout de suite dans une équipe junior et j’ai été immédiatement surclassé pour jouer dans une équipe d’adultes.

Que retenez-vous de ce trajet musical ?

Il fut dérisoire, comme les années soixante. Cette génération qui fut la mienne, en contradiction complète avec celle de nos parents, a eu envie de s’éclater. On s’est alors éclatés par la musique, par les drogues, par les vêtements - on se souvient tous des mocassins italiens, des blousons en suédine, des jeans délavés à l’eau de Javel -, par les bagnoles, etc. Il y avait un énorme besoin de s’extravertir. Notre but n’était pas d’avoir un « trajet musical ». Maintenant, dès qu’un mec connait trois accords de guitare, il réécoute tous les disques qu’il a chez lui et se demande ce qu’il va pouvoir composer pour pouvoir se glisser là-dedans. Les gens prennent ça très au sérieux. A l’époque, pas du tout. Avec mon groupe, on jouait indifféremment des morceaux de Presley et de Cochran, et sans aucune pudeur du Johnny Hallyday et du Claude François. On ne faisait pas la différence. Cela dit, en tant qu’auditeur, j’écoutais prioritairement les grands rockers américains. C’est aussi une période où les radios défendues par Daniel Filipacchi et Franck Ténot insufflaient dans les émissions consacrées aux yéyés des morceaux de jazz. J’ai donc commencé à m’intéresser à des gens tels que Ray Charles, Miles Davis ou Sonny Rollins. Pour en finir avec cet épisode musical, je dirais que j’avais un goût beaucoup plus fin que ma pratique, celle-ci étant basique, uniquement destinée à me donner du plaisir. C’était aussi une façon d’aborder les filles.

Avez-vous toujours fait partie du même groupe, ou de plusieurs successivement ?

Je suis resté trois ans dans ce groupe qui, tout connement, avait pris le nom francisé du groupe de Bill Haley : les Comètes ! Je l’ai quitté vers dix-huit, dix-neuf ans parce que je voyais que ça ne menait nul part et parce que j’avais entre temps intégré l’Ecole Estienne. J’avais d’autres priorités, notamment plastiques, et des échéances parmi lesquelles un diplôme de fin d’études. J’ai eu en fait une adolescence hyper-remplie...

Sur un plan littéraire ?

Après la BD et Paul Berna, puis la « Série Noire », ma troisième découverte littéraire, à l’âge de dix-huit ans, concerne les beatniks américains. Leur poésie a changé ma vie ! Je suis tombé sur La Poésie de la Beat Generation, sur Solitudes de Bob Kaufman, sur Howl et Kaddish d’Allen Ginsberg, sur des livres de Ferlinghetti, de Michael McClure, de Gregory Corso. Jusque là, la poésie m’attirait mais sans plus. Je lisais René Char, Paul Eluard... Ce qui m’intéressait chez les beat, c’est que ces gens-là étaient sans complexe par rapport à la société. Ils déclamaient leurs poèmes dans des librairies, s’affichaient en train de fumer des pétards, revendiquaient leur homosexualité à la face du monde, etc. Cette force, cette assurance, n’existaient pas en France, et ça m’a complètement soulevé. Ce qui m’a ensuite agacé, en revanche, c’est la façon dont la critique a réduit le mouvement à trois hommes, Ginsberg, Kerouac et Burroughs, alors que d’autres, dans leur ombre, avaient publié des textes d’une importance considérable. A un moment donné, ce qui intéresse le grand public, c’est d’avoir deux ou trois noms à se mettre en tête, il ne veut pas s’emmerder avec un type qui a écrit un livre exceptionnel et un seul. Ca ne suffit pas. Le simplisme journalistique est donc complètement dépendant du simplisme du lectorat.

Vous étiez, paraît-il, au départ, attiré par le journalisme, avant d’intégrer l’Ecole Estienne...

Dans les années soixante, dans les milieux modestes, on ne passait pas le Baccalauréat. Il n’était donc pas question de faire une école de journalisme. J’ai réussi, parce que je me suis battu et parce que ma mère m’a soutenu, à faire Estienne, une école d’arts graphiques, en quatre ans : 1962-1966. Mais je me souviens de l’angoisse de ma mère quant à mon avenir et du scepticisme affiché de mon père adoptif quant à la possibilité de trouver du travail en sortant d’une telle école. Quand je l’ai quittée, diplôme en poche, j’ai été repéré par un affichiste qui m’a demandé de travailler avec lui à partir de la rentrée. Mon premier salaire a été de mille francs et mes parents pensaient qu’il y avait eu une erreur parce que ça ne correspondait pas à un salaire de débutant. A partir de là, ils ont vu que j’avais fait un bon choix.

Qu’est-ce qui vous attirait, dans le journalisme ?

Je crois que c’était lié à des rêves d’enfant. Par ailleurs, mes goûts littéraires s’étant affinés, j’avais commencé à lire Chandler, Hammett, McCoy, Cain, et certains de leurs livres mettaient en scène des journalistes de détection. J’ai dû me dire que ce serait un métier passionnant.

Et devenir écrivain ?!

Non, pas du tout.

Que faisait-on, à l’Ecole Estienne ?

J’ai étudié pendant trois ans la gravure en relief et la lettre - je suis donc, peu ou prou, devenu typographe -, et j’ai opté en dernière année pour les arts graphiques, pour devenir graphiste, parce que j’en avais envie et parce que je m’y étais exercé durant les trois années précédentes. Donc, en sortant de l’école, je pouvais être graphiste, typographe ou concepteur graphiste. Cela m’a donné un goût très prononcé pour l’image et pour les arts en général, particulièrement la peinture et la sculpture. Choses qui m’avaient été dissimulées parce que j’étais un gamin de banlieue et que lorsqu’on est en banlieue, on passe à côté de tout çela, surtout si personne n’est là pour vous emmener dans les endroits où il faut, si les œuvres vous restent dissimulées. Estienne m’a poussé dans cette voie-là et ça m’est resté puisque je suis de très près tout ce qui se fait dans le domaine des arts plastiques.

A tel point que ce n’est pas dans la poésie que vous réalisez vos premières créations mais dans la peinture ! Et ce de dix-huit à vingt-deux ans.

C’est exact ! En même temps que je découvrais la poésie beatnik, je découvrais les arts plastiques et on m’inculquait un véritable savoir. Je me suis payé de très longues heures de dessin académique, de dessin documentaire et de peinture. De façon naturelle, pour moi-même, j’ai voulu tenter une aventure personnelle, sans énorme ambition. Pendant cette période, j’ai dû peindre en tout et pour tout entre quinze et vingt toiles, et n’ai fait qu’une seule exposition, dans une MJC de banlieue. Son thème était le Journal de Bolivie de Che Guevara et le titre de chacune des toiles était extrait de cet ouvrage. Che Guevara était une icône pour moi, à l’époque. Aujourd’hui, son image est devenue n’importe quoi, apposée sur des chewing-gums ou des bouteilles de bière.

Dans quel style peigniez-vous ?

J’étais dans une période « abstraction lyrique ». J’avais un maître qui s’appelait James Guittet, qui proposait une abstraction avec une pâte assez lourde, et je me suis inscrit dans cette filiation. Je me suis aperçu au bout d’un moment que ce n’était pas du tout mon truc et j’ai pris conscience qu’il fallait que j’arrête ça. Or, entre temps, avant et pendant mon service militaire en Allemagne, j’avais commencé à noircir du papier au plan poétique. Il y a donc eu un glissement de la peinture vers la poésie. Et c’est ainsi que, sous l’influence des beats, d’Eluard et de Char, j’ai produit une espèce de monstre, L’Amer3, mon premier recueil. Il me faudra plusieurs années pour me détacher de toutes ces influences...

Avez-vous conservé vos toiles ?

Non, aucune. J’ai tout laissé dans une cave, au cours d’un déménagement. Quelques unes sont chez des amis mais je n’en ai pas la moindre. Cela étant, je n’ai aucun regret car ce n’était pas très bon.

N’avez-vous jamais été tenté de vous remettre à la peinture ?

Si, une fois, bien plus tard : je me suis intéressé à la « figuration narrative », et j’ai cru que c’était facile. J’ai voulu travailler à l’aérographe, me suis acheté du matériel et me suis aperçu que c’était en réalité très difficile. J’ai fait une seule toile et j’ai laissé tomber.

Et mai 1968, dans tout ça ?! Vous écrivez dans L’Amer3 :
« ... Il faudra compter avec nous
avec nos yeux de printemps rouge... »

Je n’avais pas de carte mais étais de gauche, avec Mendès France en ligne de mire. J’étais au service militaire, en Allemagne, consigné. Il était interdit de sortir et il nous a été impossible d’aller en permission pendant plus d’un mois. De la même façon, ceux qui étaient en permission en France ne pouvaient pas rentrer en Allemagne, notamment à cause du manque d’essence. Moi, malheureusement, je n’étais pas du bon côté ! Mais je me souviens avoir passé des heures sur mon lit de bidasse, l’oreille vissée à ma radio, suivant l’évolution des événements. J’étais complètement solidaire du mouvement, bien que géographiquement éloigné.

Avez-vous été durablement marqué par ce mois historique ?

Oui et non, et en tout cas pas au plan politique. Quand je me suis aperçu de la confusion de la gauche, de l’extrême gauche, puis de la versatilité des Français qui ont renvoyé de Gaulle au pouvoir illico presto, je me suis dit que je resterai toute ma vie en dehors du troupeau, un marginal, tout en restant à gauche... A part ça, ce que je retiens de cette période, c’est le magazine Actuel, première période, qui était très contre-culture et contenait énormément de petites annonces. Et moi qui étais un poète en train d’aligner des mots maladroitement sur le papier pour faire sens, je me rendais compte que je n’étais pas seul et qu’il y avait des tas d’autres poètes qui essayaient, par le biais des petites annonces, de se regrouper. J’ai plongé là-dedans, j’ai écrit à ces poètes, on a fait des revues, on a voyagé. C’est 1968 qui a engendré tout cela.

Quelles revues avez-vous fait ensemble ?

La première à laquelle j’ai participé s’intitulait Zone, en hommage à Apollinaire. J’ai ensuite participé à Stardust, une revue bruxelloise. Quelques années après, j’ai initié Le Grand huit, qui essayait de mêler écriture et Rock. Voilà pour ce qui est des participations actives. Sinon, j’ai collaboré à de nombreuses autres revues mais uniquement en tant qu’auteur.

Parce que pour celles-ci vous en étiez l’éditeur ?

Zone, nous étions quatre. En ce qui concerne Stardust, j’étais le numéro deux, après Maxime Benoît-Jeannin. J’étais co-éditeur du Grand huit, en compagnie d’Olivier Kaeppelin, Ivan messac, Dominique Labarrière et Jacques Villecrose.

Vos études étaient-elles terminées, à votre retour de l’armée ?

Je suis sorti d’Estienne presque un an avant de partir au Service.

Et vous vous faites embaucher, vous l’avez dit, par un affichiste...

Jean Collin, oui. Nous travaillions à trois, à son domicile. Je faisais des annonces publicitaires, des catalogues. J’y suis resté de septembre à avril.

Vers quoi vous dirigez-vous, à votre retour du Service ?

A mon retour, j’ai les cheveux longs, suis toujours branché contre-culture, écris de la poésie, écoute du Rock, vais souvent au théâtre et commence sérieusement à regarder les filles. Je souffle ! Je travaille en free-lance mais peu. Je ne me sens pas d’attaque pour redémarrer tout de suite. Je me décide quand même à chercher du boulot et trouve un job régulier, dans un studio publicitaire. Là, je commence à travailler comme dessinateur d’exécution. Du coup, ayant un salaire convenable, je décide de quitter mes parents pour venir m’installer à Paris. On est courant 1969.

J’ai le sentiment que cette décennie poétique qui commence s’est apparentée, pour vous, à un parcours du combattant. Vous avez notamment recours, à plusieurs reprises, au compte d’auteur...

Si vous voulez... de 1969 à 1979, j’ai consacré une grande partie de mon temps à la poésie. J’écrivais des poèmes, collaborais à des revues, participais à des anthologies, faisais des rencontres. En plus de la vie de famille et de mon travail. J’avais donc un emploi du temps bien rempli. Le côté parcours du combattant, en poésie, est uniquement lié à la vente. En effet, les poètes se lisent entre eux. Alors la question était : « Comment arriver à se faire connaître ? » Mes premiers recueils étaient des co-éditions ou des auto-éditions, ce qui voulait dire qu’il fallait mettre de l’argent de côté pour fabriquer le livre puis payer énormément de sa personne, parfois se mettre minable, comme je l’ai raconté dans une nouvelle, pour placer l’ouvrage auprès des libraires. Il fallait vraiment se bouger le cul. Tout cela pour des ventes assez dérisoires. Mais malgré tout, vous finissiez par vous faire connaître du milieu.

Pourquoi écrire, à l’époque : pour faire entendre votre voix, faire savoir que vous existez ? Ou bien pour apprivoiser vos angoisses, comme une thérapie ?

J’avais envie d’écrire pour faire passer un tas de choses qui traversaient mon quotidien et mon imaginaire. Ensuite, les choses se recentrent sur votre cas personnel, la poésie se transforme en auto-analyse et vous arrivez, grâce au texte, à converser avec vous-même ou à faire passer aux autres des choses qui resteraient du domaine de l’enfoui, de l’incommunicable. Il arrive ensuite un moment où vous avez l’impression que vous n’avancez plus et qu’il vaudrait mieux faire autre chose. Vous commencez alors à vous poser des questions sur ce que vous auriez envie de faire...

Que retenez-vous de cette décennie ?

L’envie d’écrire et de lire. Les poètes américains mais aussi des français que j’aime toujours beaucoup, comme Franck Venaille, Daniel Biga, Yves Martin ou Jean Daniel Fabre. Ces lectures m’ont poussé à écrire et à essayer de mieux faire. A chaque fois que je termine un texte ou un livre, d’ailleurs, je me dis : « J’essaierai de faire mieux la prochaine fois. » Sinon, j’en retire d’avoir pu pratiquer au travers du texte l’auto-analyse dont je viens de parler, et un énorme enrichissement au plan intellectuel. Pour ce qui est de l’écriture, la poésie vous apprend à tendre à l’épure, à écrire d’une façon serrée, à ne conserver que l’épine dorsale, à virer le gras. C’est une excellente école mais il ne faut pas la suivre pendant six mois seulement. Dix ans, c’est bien !

Vous écrivez dans la nouvelle « Poète »4 : « Un beau jour, alors qu’enfin on m’éditait à compte d’éditeur, je me rendis compte que l’écriture poétique en tant qu’auto-analyse ne m’était plus d’aucun secours, aussi je plongeai à corps perdu dans ma littérature favorite : le Polar. » C’est ainsi que vers 1978-79, vous changez à nouveau de mode d’expression...

Ce qui s’est passé, c’est que j’étais toujours lecteur de Polar et particulièrement de la « Série Noire ». Je lisais essentiellement des Américains. Et puis un jour, Maxime Benoît-Jeannin me prête Que d’Os !5 de Jean-Patrick Manchette et j’ai trouvé chez lui ce que je n’avais pas trouvé chez les autres auteurs français : une écriture serrée, très précise, bourrée d’informations. Une écriture béhaviouriste qui me plaisait beaucoup. J’ai en effet horreur des personnages qui n’arrêtent pas de penser, de se demander ce qu’ils vont faire et comment ils vont le faire. Ce livre m’a donné envie de lire d’autres Français et, sur la fin de ma période poétique, j’ai commencé à lire A.D.G. et Vautrin. Puis je me suis décidé à arrêter la poésie... au moment où se créait le Néo-Polar, autour de Fajardie. J’ai eu à cet instant le sentiment que j’avais des choses à dire et que je pouvais m’inscrire dans ce mouvement. Cette accumulation de régimes de droite - de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing - commençait sérieusement à me peser et j’étais très impressionné par la Fraction Armée Rouge, par des textes de la bande à Baader. J’ai eu envie d’écrire un livre là-dessus, ce ne pouvait être qu’un Polar, et comme Fajardie et Jaouen donnaient l’exemple, j’ai eu envie d’écrire un truc « rentre-dedans ». Avec Yves Degliame, un ami, nous nous sommes donc attelés à Légitime démence, un Néo-Polar. Je l’ai présenté à Patrick Mosconi, qui dirigeait « Sanguine », et il l’a retenu. Il est sorti6 mais je me suis vite aperçu qu’il était malfoutu et que je n’avais pas tellement envie d’écrire sur la politique. Du coup, j’ai su que mon second livre serait écrit en solo et ne serait pas de la même nature que le précédent, lequel affichait ouvertement : « Je suis un Néo-Polar et j’emmerde tout le monde ! »

Que vous a néanmoins apporté l’écriture à quatre mains ?

Pour moi qui venais de la poésie, écrire un roman me semblait un Everest impossible. Il fallait construire, faire des chapitres. Yves et moi, nous en parlions. Pour ma part, je n’étais pas un créateur d’histoire. De son côté, il n’était pas écrivain mais concevait plein d’histoires dans sa tête. A nous deux, nous avons réussi à créer un écrivain.

Qu’est-il devenu, littérairement parlant ?

On se voit toujours mais il n’écrit pas.

Légitime démence est le seul de vos romans qui n’ait jamais été réédité.

Ces personnages de perdants, présents dans les livres qui suivront, ne sont pas à l’œuvre dans celui-ci. Il m’a mis le pied à l’étrier mais je ne peux pas le revendiquer totalement, d’autant qu’il a été écrit à deux et qu’il n’est donc pas totalement moi. Il est rapidement devenu introuvable car il s’agissait d’un petit éditeur qui a déposé son bilan, et pour tout dire, je n’ai pas du tout envie de le voir reparaître.

N’avez-vous pas eu envie de remettre le couvert avec Yves Degliame ?

Non, d’autant qu’à la même période, je prépare mon premier recueil de nouvelles, Nés pour perdre7, et travaille sur un scénario de film pour Juliet Berto, qui deviendra Neige. Ce qui est amusant, c’est qu’en peu de temps je me lance dans trois domaines qui sont toujours les miens aujourd’hui : le roman, la nouvelle et le scénario.

Plus largement, avez-vous retenté d’écrire en collaboration, à un moment ou un autre ? Et aimeriez-vous aujourd’hui écrire avec quelqu’un en particulier ?

Je n’aime pas écrire à quatre mains. Avec Degliame, ça fonctionnait parce que c’était un copain. Mais en règle générale, je suis peu convivial, ai mauvais caractère et pense que je serais difficile à vivre pour un co-auteur. J’ai déjà du mal à faire des livres avec un graphiste ou un photographe... A ce sujet, j’ai trouvé le truc : je ne fais plus de Bandes Dessinées et de choses de ce genre ; je compose des livres avec des textes d’un côté et des images de l’autre. Chacun fait son truc et ça se passe très bien. Pour moi, l’écriture ne se partage pas et il ne s’agit pas d’un moment de félicité. L’écriture est un plaisir quand on a l’impression d’avoir saisi ce qu’on voulait transmettre. Mais c’est une souffrance parce que c’est dur, parce que le vrai plaisir est d’imaginer qu’on va écrire. Alors partager ce tas de merde avec quelqu’un d’autre, ce n’est pas mon truc.

Quel était votre projet initial, en vous lançant en solo dans le Polar ?

Je me suis posé la question. La réponse que j’ai trouvée était que j’allais écrire le mal. Le mal que nous fait la société, le mal que l’on peut se faire à soi-même parce qu’on n’est pas bien dans sa tête, le mal que les hommes se font entre eux. En complète contradiction, donc, avec ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils écrivent le bien, des histoires aimables dont on se fout un peu, aussitôt lues, aussitôt oubliées. Je crois que ce que je suis en train de décrire est ce qui fonde le roman Noir. La mise noir sur blanc du mal.

Vos premiers recueils de nouvelles sont marqués par la poésie... et à mon avis moins bons que les suivants. Qu’en pensez-vous ?

J’en sortais à peine et bien que me défiant de la joliesse poétique, je n’ai pas pu m’empêcher d’en rajouter. Mes premiers textes sont par conséquent un peu surécrits. A l’époque, ce n’était pas gênant, mais aujourd’hui, à la lumière de textes plus récents, on sent les strates, le terreau poétique encore bien présent que je mettrai quelque temps à évacuer.

Vous confirmez avec votre premier roman en solo, Corvette de nuit8, où vous jetez les bases de votre univers tel qu’Alfred Eibel le définira dans l’ouvrage qu’il vous consacra il y a quelques années9 : « Losers, profiteurs, déclassés, guettoïsés, frimeurs, gamins des rues, grandes gueules, naufragés, désespérés, héros parvenus au bout du voyage forment la famille villardienne en une ronde endiablée. »

Ce roman ressemble à un premier roman dans le sens où il s’agit d’un retour sur les lieux de mon adolescence. La ville que j’y décris est Les Clayes-sous-Bois, il y a du Rock, des gens qui se déchirent et que j’ai connus, à commencer par un guitariste de mon groupe. Ce livre est un peu le A la Recherche du temps perdu des zonards du Rock and Roll. De par son thème et de par ce qu’on sait de moi, il est de fait une œuvre fondatrice. Le premier livre ou le premier film que tout le monde fait : celui dans lequel on se penche sur son passé.

Votre univers est sombre, noir, impitoyable, personne n’y gagne : tous perdants, en route vers la mort. Préfèrez-vous de fait l’appellation « Noir » à « Policier » ?

Je n’en fais pas un problème. Si quelqu’un définit mes romans comme des « romans policiers », je ne vais pas lui faire un procès. Néanmoins, il y a tellement peu de policiers dans mes textes, que les définir ainsi est quelque part une erreur. L’expression « romans Noirs » est plus intéressante parce qu’elle englobe beaucoup plus de thèmes, de personnages et d’univers que le roman policier.

On constate, dès vos premières histoires, une omniprésence de la musique, du Jazz au Rock.

J’ai joué du Rock, j’ai livré des chroniques au Monde de la musique tous les mois pendant dix ans, j’écoute de la musique tout le temps, du Rock et du Jazz. Ces musiques-là, notamment, font partie de mon univers. On les retrouve donc obligatoirement dans mes livres. Soit pour définir des personnages, soit au niveau du socle du livre. J’aime que la musique traverse mes histoires, ça revient régulièrement, et cela veut peut-être dire que j’aurais aimé être un grand musicien...

Vous poursuivez votre œuvre chez NéO, l’éditeur qui monte à l’époque, avec La Vie d’artiste10, un de vos meilleurs romans à ce jour, et un recueil reprenant l’essentiel des deux premiers, qui avaient été publiés confidentiellement.

J’étais prêt à continuer chez Fayard mais la collection s’est arrêtée et il m’a donc fallu trouver un autre éditeur. On m’a conseillé NéO, je leur ai envoyé mes textes et ils m’ont pris recueil et roman. Il fallait qu’ils soient gonflés ! J’ai pris ça comme une grande marque de confiance, ça m’a fait plaisir et j’ai éprouvé beaucoup de sympathie pour Pierre-Jean Oswald qui, bizarrement, avait été précédemment éditeur de poésie.

Ce fut un cap, pour vous ?

Non, je n’ai pas pris ce moment pour un cap parce qu’en fait, dans le domaine du Polar, je n’ai jamais connu d’échec, tout ce que j’ai écrit a été publié. Y compris le discutable Légitime démence6, qui m’a donné la force d’aller au-delà. Et Corvette de nuit8 avait été accepté au bout de huit jours par Delacorta. La seule chose qui m’ait étonnée, c’est que NéO me fasse autant confiance pour mes nouvelles, et ce sur la durée, puisqu’ils me publieront quatre recueils pour un seul roman. Une confiance inébranlable ! J’étais avec Fajardie et Siniac un des trois auteurs français de Polar qu’ils soutenaient.

Vous l’avez dit tout à l’heure, le début des années quatre-vingt est extrêmement fécond pour vous. Non seulement vous publiez vos premiers romans et recueils de nouvelles, mais vous lancez une revue, Le Grand huit, une petite maison d’édition avec votre épouse, Hémsé, et voyez votre premier scénario, Neige, porté à l’écran. Vous faites vraiment feu de tout bois ! Avez-vous été tenté à ce moment-là par le professionnalisme ?

Non, pas encore. Cela viendra en 1985..

J’ai lu quelque part que vous aviez été maquettiste, notamment pour Denoël...

C’est vrai, mais c’était dans les années soixante-dix. Pour arrondir mes fins de mois, je prenais du boulot en free lance. J’allais chez Denoël à midi, le service fabrication me donnait des maquettes à faire, je les concevais, les ramenais, et tout se passait donc à l’heure du repas. J’en ai fait pas mal comme ça. Pour l’anecdote, ils m’avaient confié la maquette de la collection « Femme » à refaire, et le premier était La Cloche de détresse de Sylvia Plath, que je ne connaissais pas et qui devint pour moi une poétesse majeure.

En 1984, vous faites votre entrée à la « Série Noire » avec Ballon mort. Comment avez-vous pris ça ? Pour une reconnaissance ?

C’était énorme ! J’étais enfant lorsque j’ai découvert la « Série Noire ». Les romans étaient écrits par des auteurs américains que je ne rencontrerais jamais. C’était une collection mythique que je n’imaginais pas rejoindre. Inaccessible ! A un moment, NéO me refuse Ballon mort, je le propose à Gallimard... et il est accepté2, moyennant la réécriture d’un demi-chapitre. Un grand moment ! Le photographe de Gallimard, qui avait notamment photographié Céline, m’a pris en photo dans leur jardin, et j’ai trouvé ça incroyable : être à un endroit où des gens exceptionnels, beaucoup plus doués que moi s’étaient tenus. Maintenant, près de vingt ans plus tard, les choses ont changé, la collection est moins inaccessible, beaucoup de gens y publient. Pour ma part, j’y suis allé avec une énorme modestie et j’étais très content. J’ai eu beaucoup de critiques pour ce roman. Même une page dans Paris Match ! Et il s’est bien vendu. Il a ensuite été adapté à la télévision, d’une façon lamentable, d’ailleurs.

Suivent, dans la même collection, d’autres romans et on a le sentiment que vous vous y installez, alors que vos recueils paraissent tout aussi régulièrement, comme nous l’avons dit, chez NéO. La machine paraît lancée !

C’est vrai et cette situation me convenait parfaitement. Je donnais mes romans à la « Série Noire » et continuais à publier mes nouvelles chez NéO, d’une façon régulière. Mais un jour, NéO dépose son bilan. J’étais en train d’écrire un nouveau recueil, Démons ordinaires. Gallimard me fait savoir qu’ils ne publient pas de nouvelles, ou alors de façon rarissime, lorsqu’il s’agit d’un grand Américain. Or je me retrouve un soir à une projection de courts-métrages, avec François Guérif que je connaissais. On discute, il me demande ce que je vais faire de mon recueil et me propose de le lire pour « Rivages Noir ». J’ai été très étonné parce qu’il n’avait publié jusque là qu’un seul roman français, de Hugues Pagan, dans sa collection. Je finis le livre, le lui envoie et il le publie11 ! Et à partir de là, il a commencé à s’ouvrir aux auteurs nationaux. Aujourd’hui, il en publie beaucoup. Si Guérif m’a fait cette proposition, c’est sans doute parce qu’il s’était aperçu que sa collection marchait bien, et qu’après avoir assuré le coup, il pouvait se permettre de prendre quelques risques.

En a-t-il réellement pris avec vous ?

Je ne sais pas. Je n’ai jamais été un gros vendeur chez Rivages, je vends beaucoup mieux mes livres publiés à la « Série Noire ». Cela dit, je n’ai jamais fait partie des calamités et Rouge est ma couleur12 marche bien.

A l’époque, seul Rebelles de la nuit ne paraît pas chez Gallimard mais au Mascaret13, une éphémère maison d’édition.

Claude Mesplède venait d’y lancer sa collection de romans noirs. Il m’en parle, j’ai un roman presque terminé, je le lui confie et il le publie. C’est un roman que j’aime beaucoup, notamment parce qu’il propose les débuts d’un personnage que j’ai réutilisé par la suite : Jacques Tramson, éducateur de rue. Ce livre me permettait de continuer à montrer Barbès que j’aime et d’introduire un personnage qui ne soit pas un antépénultième flicard mais quelqu’un qui est un peu borderline, un pied dans la légalité, un pied dans le délit. On le retrouve dans La Porte de derrière14, dans un roman que je suis en train de terminer et dans deux nouvelles. Je ne l’ai pas fait mourir parce que le personnage m’intéresse.

A partir de Démons ordinaires11 et Rouge est ma couleur12, la presse - y compris généraliste - vous considère comme un des grands écrivains de Noir français...

J’ai eu très tôt des papiers dans des supports importants. Si l’on m’interviewe dans des revues comme Polar, L’Œil électrique, Les Inrockuptibles, c’est parce que je fais partie des auteurs qui possèdent un univers qui incite manifestement les gens à venir nous poser des questions. A un moment donné, je sors un livre qui tient la route et les journalistes en profitent pour faire un article. Pour Les Inrockuptibles, par exemple, ils me connaissaient depuis longtemps mais ont attendu Rouge est ma couleur12 pour parler de moi.

Bien que passé de la poésie au Polar, supposé plus grand public, et bien qu’y réussissant relativement, vous vous apercevez que « ... c’est toujours le règne du livre-marchandise... »4 et restez marginal.

Il s’agissait d’une nouvelle satirique et si j’y parle de « livre-marchandise », c’est pour faire allusion à une expression galvaudée que nous avions utilisée par le passé. Cela dit, il y a un fond de vérité : les livres qui se vendent comme des savonnettes ne sont pas d’un très grand intérêt ; d’où l’expression de « livre-marchandise ». Quand je vois des livres ni faits ni à faire, de très peu d’intérêt, faire des chiffres astronomiques alors que l’histoire littéraire les aura oubliés deux ans plus tard, on ne peut penser au livre que sous l’angle de la marchandise. Autant je peux m’enthousiasmer lorsqu’un livre de qualité, fort, beau, arrive aux toutes premières places des ventes, autant - et c’est pourtant le lot commun - ça m’exaspère que ces livres fabriqués, écrits à la va-comme-je-te-pousse, obtiennent des résultats aussi probants.

Pour ce qui est du fond, il me semble que vos romans et nouvelles font preuve d’une différence d’ordre thématique importante : si les romans, pleins de nostalgie, tournent souvent autour du thème de la mémoire, du souvenir, et sont orientés vers le passé, les nouvelles, quant à elles, sont majoritairement enracinées dans le présent, l’« ici et maintenant ».

Quand j’écris un roman, je ne pense pas particulièrement à raconter ma saga personnelle par le truchement de la fiction. Le côté autobiographique apparaît tout simplement parce qu’il y a une longueur à faire et que je trouve intéressant et pratique de procéder de la sorte. Il s’agit en fait d’une résurgence de l’expérience poétique. Au demeurant, ce n’est pas valable pour tous mes livres... La nouvelle, quant à elle, est quelque chose d’immédiat, de fugace et qui doit frapper les lecteurs. Je n’ai donc pas besoin de nourrir mes nouvelles d’éléments de ce genre. Je crois enfin que c’est une histoire d’époques. Si tous mes premiers livres étaient marqués par le passé, c’est parce que j’avais des comptes à régler avec lui. Mon père intervient à plusieurs reprises ; ma mère est toujours absente parce qu’elle était déjà décédée lorsque j’ai commencé à écrire de la fiction. Après, j’ai fini par me dégager de la nostalgie et j’ai le sentiment que dans mes derniers livres le côté autobiographique est absent.

Je ne parlais pas spécialement d’autobiographie mais d’un enracinement dans le passé. Si je prend La Dame est une trainée15 ou Cœur sombre16, deux romans sur le Jazz, par exemple, ils prennent tous deux naissance dans des époques qui paraissent un peu lointaines.

C’est vrai. Quand on a envie de prendre le temps de raconter des histoires de longue haleine, la référence à un vécu, à un passé, peut nourrir l’intrigue. Ce qui n’est pas pensable pour les nouvelles, qui doivent fuser. J’avais dit à ce sujet, lors d’une interview, que la nouvelle est la vie et que le roman est l’idée que l’on se fait de la vie, à savoir une longue histoire. Les nouvelles, elles, doivent aller vite, sont des moments, des flashes, des polaroïds, on n’a pas le temps de revenir sur le passé.

Ce qui est amusant, de ce point de vue, c’est que votre seul roman qui ne louche pas vers le passé, La Porte de derrière14, est un roman prenant comme point de départ... une nouvelle, publiée précédemment en recueil !

Il m’arrive parfois, en construisant certains romans, de me souvenir de certaines nouvelles et de les réinsérer. Dans Corvette de nuit8, par exemple, je l’ai fait deux fois. Et dans le roman que je viens de terminer sur Bo Diddley, chanteur passé du Blues au Rock, j’ai là aussi réutilisé des nouvelles pour certains moments forts. Les nouvelles, de par leur écriture tendue, peuvent rebooster un roman qui aurait tendance à s’installer dans le confort. Il ne faut certes pas faire de cette technique un principe mais il ne faut pas non plus s’en priver.

Il y a chez vous un pessimisme revendiqué : un texte de Marc Villard ne finit jamais bien !

Dans la vie, la vraie vie, ça se termine rarement bien. Et la vie elle-même se termine mal puisque tout le monde meurt à la fin ! J’ai longtemps cru qu’avec mon talent merveilleux, on ferait une exception pour moi, qu’on me laisserait la vie sauve et que je deviendrai immortel. J’ai vécu dans cette croyance qui m’a tenu en forme. Le temps passe et, assailli par des maladies, comme tout un chacun, je me dis que je ne ferai peut-être pas exception et que j’y passerai un jour ou l’autre. La vie est juste un passage. Il est donc difficile d’être optimiste sur ce passage. D’autant que de nombreux moments nous tirent vers le Noir. Il suffit d’ouvrir le journal pour voir le mal que les gens se font à eux-mêmes ou font aux autres. Il m’est de fait difficile de terminer une fiction de façon optimiste. Il m’arrive également de temps en temps de faire des fins ouvertes ou, pour pouvoir respirer moi aussi, de laisser mes personnages dans un flou artistique qui les amènera peut-être au bonheur plutôt qu’à la plongée dans la pénombre.

On pense parfois, notamment à la fin de la nouvelle « Matador »17, que vos personnages vont pouvoir se tirer d’une situation dangereuse et partir sous d’autres cieux. Et puis non, c’est une fois encore la mort qui les attend au bout du chemin...

Il m’est arrivé une ou deux fois de faire se retrouver les protagonistes et les faire partir ensemble mais ce type de fin appelle une suite, or la plupart de mes histoires sont fermées. Il est par conséquent très rare que je laisse les gens libres d’aller folâtrer dans un second livre. Cela ne ressemble pas à la vie.

On note également dans vos histoires l’omniprésence de la drogue, du crack surtout. Y a-t-il une signification ou bien est-ce simplement un outil dramatique ?

C’est un outil. Dans les romans noirs des années cinquante et soixante, les leviers dramatiques étaient l’argent, le traffic de cigarettes, des choses comme ça. On en est bien vite arrivé à la drogue. C’est beaucoup plus impressionnant et fort parce qu’on peut en mourir et parce que la drogue est souvent invisible, comme si elle n’existait pas. Je trouve ça terrifiant que quelque chose d’impalpable, que l’on ne voit pas puisse tuer et que l’on puisse tuer pour ça.

Vous avez dit, lors d’une précédente interview18 : « ... ça m’intéresse toujours de voir comment les gens vivent, comment ils souffrent. C’est mon travail d’écrivain d’aller dans ces lieux de mal-vivre, de mal-être, d’y plonger la main et de voir ce qu’on en ressort. Globalement, je suis toujours plutôt du côté de ceux qui perdent la partie... » Quel plaisir prenez-vous à raconter continuellement les paumés, les dealers, les putes, les assassins ?

Pour revenir à ce que je disais précédemment, l’écriture est un plaisir et une souffrance. Il n’y a pas de plaisir à raconter ces choses-là. Simplement, le travail de l’écrivain est de dire ce que les autres ne disent pas, ou disent mal, et d’aller là où ça fait mal. Il faut faire avec...

Y a-t-il une intention de montrer ou de dénoncer ?

Il y a surtout l’intention de ne pas juger. Je montre des tueurs, des dealers, des camés, je donne à voir, mais je ne porte pas de jugement personnel là-dessus. C’est au lecteur de se faire une opinion. On attend de l’écrivain qu’il écrive des histoires, pas qu’il donne son opinion d’écrivain dont tout le monde se fiche sur l’état des couches défavorisées de la France. Surtout que, concernant les écrivains, il n’y a aucune raison qu’ils aient des opinions intéressantes, sous prétexte qu’ils écrivent. La presse nous propose sans cesse l’opinion de tel ou tel écrivain sur les élections, sur la crise argentine ou sur l’Afghanistan, je ne vois pas pourquoi ces cons-là seraient plus éclairés qu’un ouvrier de chez Renault. C’est grotesque de la part des journalistes, et c’est une lâcheté de la part des écrivains qui s’y prêtent.

Le théâtre des opérations est toujours le même - mêmes quartiers, mêmes rues, mêmes cafés : « Les Becs salés », par exemple. On ne parle bien que de ce qu’on connaît ?!

Oui. J’ai besoin de me retrouver, lorsque j’écris un texte, dans une topographie familière. Il m’est arrivé de temps à autre d’écrire sur des endroits où je n’ai jamais posé les pieds. C’est amusant si ce sont des endroits exotiques où on peut tout raconter sans qu’il y ait quelqu’un pour vous contredire. J’ai dans cet esprit écrit plusieurs fois sur Tijuana. Plus près de nous, j’ai écrit sur une ou deux villes françaises, ou sur Hambourg, et je suis à chaque fois obligé de faire ce que font beaucoup d’écrivains, c’est à dire utiliser un plan de la ville, des photos, d’aller chercher des renseignements sur Internet, et je me sens très mal à l’aise car j’écris sur une matière qui n’a pas été vécue par l’expérience. Comme je ne suis pas un très grand voyageur, je me retrouve la plupart du temps dans les mêmes endroits.

On vous a souvent fait remarquer un goût pour les USA, alors que, comme nous venons de le dire, tout se passe toujours en France. Tout ou presque, à l’exception du début de La Dame est une traînée15, de quelques pages de Corvette de nuit8, et d’une poignée de nouvelles, notamment dans l’excellent Gangsta rap17. Comment expliquez-vous que vos lecteurs trouvent chez vous une dose d’exotisme ? Le côté Jazz, peut-être ?

Je ne pense pas avoir d’ancrage américain mais une culture anglo-saxonne évidente. Il est donc possible que dans le corps du texte des mots typiquement anglais ou américains se glissent ici ou là et que du coup ça fasse tache. Par ailleurs, quand j’ai des références à donner, elles sont souvent anglo-saxonnes parce que dans les musiques que j’affectionne, le Rock et le Jazz, les musiciens dominants sont anglo-saxons. Pour le reste, je ne vois rien de spécial. Mes intrigues sont françaises, mes personnages aussi. Par contre, l’écriture que j’ai choisie est de type comportementaliste et on la trouve surtout dans les romans américains. Dans les romans français, ça discutaille beaucoup, ça pense énormément, et ça donne son avis sur tout. Ce n’est pas mon truc. En revanche, le cinéma américain m’a influencé. Par certains de ses thèmes, son point de vue et sa propension à camper des scènes très fortes. Je pense à des films tels The Getaway, Nous avons gagné ce soir, Le privé, Short cuts, Little Odessa, Panique à Needle Park, Un après-midi de chien, Voyage au bout de l’enfer. Beaucoup d’autres. L’influence est plus de l’ordre de l’inconscient : j’enregistre les mots, les scènes, la lumière. Je ne prends jamais de notes. Et puis, un jour, en décortiquant, je m’aperçois que des strates perdues d’un livre traversent l’un de mes livres.

Vos personnages font partie de la même famille sans être jamais les mêmes. Et pour cause puisque, en général, à la fin de vos histoires, tout le monde meurt ! Vous paraissez donc mal parti pour lancer une série ou un « héros » récurrent - même si, vous l’avez dit, votre éducateur, Jacques Tramson, revient de temps en temps. Il y a bien l’inspecteur Pradal, qui apparaît dans deux romans. Cela étant, il ne reviendra pas en troisième semaine puisque vous le faites mourir, lui aussi, à la fin de La Porte de derrière14...

Pour quelqu’un qui veut faire carrière dans le Polar, il est de bon ton d’avoir un personnage récurrent, flic de préférence, qui plus est en bonne santé au début de la série, en mauvaise santé à la fin, et qu’on pourra traîner comme un boulet pendant dix, vingt ou trente ans. Moi, je n’adhère pas à cela. Je n’ai pas de plan de carrière, j’écris au feeling, en fonction de mon humeur, des mots que me disent mes fils, de ce que je lis dans le journal, des gens que j’entends dans le métro. Et je ne vois pas comment je pourrais réintroduire un personnage récurrent de flic dans des histoires qui, entre elles, ne sont pas reliées par un fil conducteur. Je préfère, et c’est mon plaisir aussi, inventer à chaque fois des personnages nouveaux. Je n’ai pas envie de me trouver en terrain connu. Cela étant, ça ne me déplait pas de retrouver ce type de comportement chez d’autres. Quand je retrouve Carella chez Ed McBain, par exemple, ou Harry Bosch chez Michael Connelly, je suis plutôt satisfait. C’est confortable.. De la façon dont La Porte de derrière14 était conçu, il était assez difficile pour moi de sauver mon flic, Pradal. J’aurais pu mais tel n’a pas été le cas, et ça ne m’a fait ni chaud ni froid de le faire disparaître.

A défaut de lancer vous-même une série, envisagez-vous de participer par exemple à celles de Jean-Bernard Pouy, « Le Poulpe » et « Pierre de Gondol »19 ?

Jean-Bernard m’a contacté pour faire un « Poulpe », au tout début. D’emblée, j’ai dit oui parce que j’ai de l’amitié pour Pouy et j’ai même écrit un papier dans Ecrivain magazine20 sur les débuts du « Poulpe ». Puis j’ai reçu ensuite la « bible » de la série et, bizarrement, ça m’a renvoyé à de nombreuses autres bibles que j’ai lues pour des séries télé, et je n’ai pas eu le courage de travailler ainsi. J’ai donc prévenu Jean-Bernard que je ne participerai pas à la série. D’une façon générale, j’essaie de limiter les travaux de commande. Je veux bien en faire, sur des textes courts, mais pas sur des livres. Par ailleurs, concevoir de temps en temps un scénario pour la télévision, je ne dis pas non parce que ça demande nettement moins de travail qu’un livre et que ça permet de refaire la toiture de la maison ou un truc de ce genre - vu que c’est très bien payé. Mais là encore, ça ne me tente pas et je ne recherche pas ces choses-là.

Plusieurs de vos personnages passent par l’hopital psychiatrique. A quoi cela renvoie-t-il ?

Un membre de ma famille est entré en psychiatrie à plusieurs reprises et j’ai eu des rapports avec l’institution, pour faire sortir la personne et pour gérer tout ça. J’ai vu, en tant que visiteur, comment ça fonctionnait. D’autre part, j’ai arrêté de travailler entre 1985 et 1989 pour vivre de ma plume et je me suis retrouvé seul chez moi toute la journée. Je l’ai bien supporté les premières années, très mal à la fin, au point de faire des crises d’angoisse énormes qui n’ont pu disparaître qu’avec l’absorbtion massive d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. J’ai donc eu des rapports fréquents avec un psychiâtre, j’en vois toujours un, je connais donc ce domaine, ainsi que la pharmacologie. Cela appartient à la vie quotidienne, il y a de plus en plus de gens affectés par ce type de maladies, il ne faut pas les négliger et quand on peut les inscrire dans des fictions, il faut le faire.

Vous avez dit, lors d’une précédente interview21 : « ... j’écris pour survivre. Non pas survivre au plan financier, mais survivre au plan mental. »

Il n’y a pas que le plan mental. L’écriture est en effet une espèce de centrale d’énergie. La vie de famille est très agréable, il est vrai, mais le travail ne l’est pas, et il n’est pas mauvais d’avoir à côté une obsession créative qui va vous apporter une énergie intérieure, vous faire avancer dans l’existence, vous faire réfléchir. Cela procède de la survie, tant mentalement que sur le plan du métabolisme.

Et la politique, dans tout ça ?!

Je suis de gauche, l’ai toujours été, mais ne fais pas partie des énervés qui défilent depuis quarante ans de Bastille à Nation. En littérature, je me défie depuis Légitime démence6 des livres politiques au premier degré. Le côté social me paraît être beaucoup plus intéressant : les luttes pour les sans-papiers, pour les sans-abris, pour le logement, l’anti-racisme toutes ces luttes qui sont nées dans la rue.

Cela étant, pensez-vous être ce que l’on appelle un auteur engagé et vous sentez-vous proche d’auteurs tels que Didier Daeninckx ou Thierry Jonquet, lesquels revendiquent ouvertement leur engagement ?

Sur un plan personnel, non, je suis incontestablement en deça de Didier et Thierry qui, en tant qu’hommes, sont fortement engagés. On m’interroge d’ailleurs rarement sur mes opinions politiques. En revanche, je soutiens les sans-papiers et le droit au logement et j’ai écrit des textes pour les associations concernées.

N’avez-vous jamais été tenté par le Fantastique, genre qui vous aurait permis de rester dans le Noir ?

Jamais. Le Fantastique m’horripile. Pour moi, le romanesque doit se rattacher à la réalité. A partir du moment où on part dans quelque chose d’irréaliste, ça ne m’intéresse plus du tout.

Vos nouvelles « blanches » autobiographiques, publiées à L’Atalante, fonctionnent très bien. On en redemande !

Tant mieux car mon quatrième recueil dans cette veine va être écrit prochainement. Je continuerai à m’y mettre en scène, mais le plus souvent dans le contexte de l’entreprise. Les stupidités et les contresens générés par le milieu professionnel seront épinglés.

Pour une fois, on trouve chez vous de l’humour !

Ca surprend de nombreux lecteurs qui commettent l’erreur fatale de confondre l’écrivain et ses personnages, et qui m’imaginent avec une coupe punk, en jean et blouson rapiécés. Ce qui est intéressant, c’est d’écrire sur quelque chose qui ne nous ressemble pas. A l’Atalante, j’ai décidé de remettre les choses à l’endroit et de dire exactement quel genre de type je suis. Je me pose donc dans ces nouvelles tel que je suis, avec mes tares, mes angoisses, mon côté dérisoire, et tout le monde a trouvé très drôle qu’un auteur de romans Noirs réputé costaud soit quelqu’un d’assez fragile.

Pensez-vous que le clivage littérature Noire / littérature Blanche soit en train de disparaître ?

J’ai tendance à penser, comme beaucoup, qu’il n’y a pas trente-six littératures, qu’il n’y a que de bons et de mauvais livres. Qu’ils soient blancs, noirs ou gris, tout le monde s’en fiche, à partir du moment où les textes sont formidables. Maintenant, il est vrai que le roman Noir obéit à certaines contraintes, certains codes, et on a obligatoirement tendance à le cloitrer dans des collections qui le poussent du côté du ghetto. De l’autre côté du spectre, on trouve une littérature Blanche, de recherche, plutôt difficile, souvent présentée sous des couvertures austères. Et entre les deux, vous découvrez ce marais, la littérature générale, dans laquelle des Polars peuvent parfaitement s’inscrire. A contrario, les romans de Christian Gailly ou Tanguy Viel aux éditions de Minuit pourraient parfaitement être publiés dans « La Noire », chez Gallimard. Alors les vieux débats, les clivages, il ne faut pas trop se prendre la tête là-dessus et seulement essayer de lire des bons livres.

Le Polar est actuellement à la mode. Quel avenir imaginez-vous pour lui ?

Il y a un faux constat qui est fait, à savoir que le Polar, c’est du sur et ça rapporte. Du coup, des nouvelles collections apparaissent, c’est vrai, mais il y en a autant qui disparaissent. Le temps que les choses se délitent, les collections de moindre qualité prennent de la place sur les tables des libraires, au détriment des collections de qualité. Il y a donc beaucoup de livres mais au bout du compte tout le monde vend moins, ce qui n’est pas le but recherché.. Maintenant, en ce qui concerne l’avenir du Polar, je ne sais pas. On a cru à un moment que la voie proposée par Maurice G. Dantec, ce melting-pot intégrant tous les genres et sous-genres, était intéressante. Le problème est qu’il n’y a qu’un Dantec en France. Il n’y a, à mon avis, que deux ou trois mecs capables d’écrire ce genre de textes, pas plus. Ce ne sera sans doute pas une voie très explorée. Plus le temps va passer et plus le Polar va se rapprocher de la littérature générale. On devrait assister également à la disparition des inédits en poche, qui devraient se retrouver dans des collections grand-format et brochées. Les éditeurs se rendent compte qu’ils perdent de l’argent en publiant des inédits directement en poche.

Avec certaines de vos nouvelles, les moins sombres, on pourrait établir un parallèle avec des auteurs américains tels que Bukowski ou Carver...

Je connais très bien les deux. Pour ce qui est de Bukowski, j’ai une préférence très marquée pour ses poèmes, qui sont moins bavards et répétitifs que ses nouvelles. C’est un poète très intéressant. Quant à Carver, tout le monde considère que c’est un maître. Pour ma part, je pense qu’il a beaucoup apporté, notamment en nous prouvant qu’avec une famille de la banlieue new-yorkaise pourvue d’une Ford Packard, d’un bout de pelouse, et qui se contente de faire cuire un poulet, on pouvait créer un drame et que ce drame pouvait être relaté dans une langue particulièrement épurée. Je souscris complètement à ça mais je n’ai pas le sentiment que ce que j’écris soit très proche de ce que fait Carver. Je me sens plus d’affinités avec Bukowski en ce qui concerne l’univers. S’il fallait trouver d’autres nouvellistes dont je me sens proche, je citerais Salinger que l’on évoque toujours pour L’Attrape-cœur mais qui était également un très, très grand nouvelliste. Je citerais également une femme pour laquelle j’ai énormément d’admiration et qui m’a influencé, tant au plan stylistique qu’au niveau de l’univers et des personnages : Dorothy Johnson.

Vous citiez tout à l’heure, les auteurs français qui vous avaient fait venir au Polar. Mais en ce qui concerne les Anglo-saxons ?

Il y a trois auteurs que j’ai vraiment aimé lire. Horace McCoy, qui a été un maître pour moi. Il a créé des personnages intéressants, une écriture très maîtrisée et il s’est ingénié à montrer le côté obscur de l’Amérique, celui que les Américains veulent dissimuler. Il n’a pas écrit beaucoup de livres, il en a raté un, Scalpel21 bis, mais il est globalement très intéressant. J’ai beaucoup aimé Nelson Algren, notamment pour Le Désert du néon21 ter, un livre avec un univers et des personnages exceptionnels. Et David Goodis, évidemment, avec Vendredi 13, La Pêche aux Avaros21 quatro et de nombreux autres livres dans lesquels la notion de perdant est portée à son paroxysme. Parmi les auteurs apparus plus récemment, je pense immédiatement à James Ellroy - j’ai adoré Brown’s requiem et American tabloïd21 cinquo -, John Harvey et Lawrence Block. Ce que j’aime bien, chez ce dernier, c’est son détective, un ancien alcoolique, un type fragile que l’alcool poursuit : un très beau personnage !

Quelle est selon vous votre singularité ? Comment présenteriez-vous votre univers, tous livres confondus, à quelqu’un qui ne vous connaîtrait pas ?

A l’inverse de certains de mes collègues, je ne mise pas tout sur l’intrigue. Il faut une histoire, certes, mais l’intrigue ne fait pas tout parce que lorsqu’on a une excellente intrigue on peut faire l’économie de ce qu’on appellera l’écriture, c’est à dire le style, la qualité des dialogues, l’univers, le background. Quelqu’un comme Grangé a manifestement délaissé l’écriture au profit de l’intrigue, qui est très bonne. Moi, c’est un peu le contraire. Je mise tout sur le reste - les personnages, les dialogues, le style -, et il faut avec tout ça que j’arrive à avancer dans une histoire qui doit être intéressante mais ne doit pas tendre au suspense, ni être trop compliquée. Je cherche donc des intrigues assez linéaires, on me le reproche parfois, afin de ne pas me sentir débordé. Ce qui peut me distinguer également, c’est la musicalité de la phrase. J’écris à l’oreille. J’entends des couacs, je rature, je modifie. Un roman s’écrira sur un mode ternaire, le tempo du jazz, alors qu’une nouvelle, plus syncopée, souscrira au binaire, la scansion rock. Quand on lit mes textes à voix haute, cette ligne de basse qui assoit les sons, les mots, on finit par l’entendre. Il y a là une fusion entre ma passion pour la musique et le texte traversé par cette même musique.

Vous avez écrit de très nombreuses nouvelles et êtes reconnu comme l’un des spécialistes de cette longueur. Vous avez dit : « Je ne sais pas faire long. »22 et ajoutez : « Evacuer la sacro-sainte intrigue pour ne retenir que l’écume, les copeaux de l’existence. (...) Vivre, scintiller et mourir. La nouvelle, c’est la vie. »23

La nouvelle n’a pas été un choix délibéré. Simplement, quand quelqu’un n’écrit pendant dix ans que de la poésie, resserre son texte et le dégraisse, quand il passe à la fiction il va faire de la nouvelle ou des romans courts.

Effectivement, vos romans sont souvent très courts, pour preuve Cœur sombre16, qui n’excède pas les cent vingt pages. Par ailleurs, vous écrivez de plus en plus de novellas, pour éviter, dirait-on, de tirer à la ligne comme de nombreux confrères pour lesquels seul le roman existe...

Une histoire circule depuis longtemps : un écrivain français et un écrivain anglais écrivent tous les deux avec une bonne idée en tête. Le Français, en tirant la langue et en tirant à la ligne, va en faire trois cents pages alors que l’Anglais en fera une excellente nouvelle de vingt pages. Moi, je serais plutôt l’Anglais, dans cette histoire. Je n’ai pas envie de tirer à la ligne et encore moins de devoir me creuser pour trouver des ingrédients, des rebondissements, pour faire en sorte d’arriver à cette longueur magique qui permet de dire : « J’ai écrit un roman. » Je ne suis pas obsédé par cette notion.

Si vous avez pris une nouvelle comme point de départ de La Porte de derrière14, autre court roman - cent cinquante pages -, était-ce, une fois n’est pas coutume, parce que vous avez eu le sentiment de ne pas être allé au bout de votre idée et de vos personnages, d’où l’envie d’y revenir sur plus de pages ?

Là, j’ai procédé comme Raymond Chandler, chez qui de nombreuses nouvelles sont ensuite devenues des romans. J’ai eu à un moment l’impression que ma nouvelle était le noyau de quelque chose et, partant de là, j’ai commencé à imaginer un avant et, surtout, un après. En fait, ce n’est pas qu’il lui manquait quelque chose, c’est juste qu’elle avait un potentiel. Certaines nouvelles n’en ont pas, elles font six pages et sont parfaites comme ça. Et il y en a d’autres où on sent qu’il pourrait se passer autre chose. Dans ce cas-là, il faut sauter sur l’occasion.

Vous avez, par ailleurs, écrit trois courts romans pour la jeunesse publiés en « Souris noire », chez Syros. N’êtes-vous pas à chaque fois obligé de vous autocensurer et prenez-vous du plaisir à écrire ces livres ?

Lorsque j’ai écrit le premier, j’ai eu un peu peur parce que je n’avais jamais écrit ce genre de textes. J’ai seulement essayé de ne pas tomber dans des excès - sexe, hyper-violence -, sans pour autant changer mon écriture. Ca s’est bien passé. J’ai ensuite écrit deux autres romans pour adolescents pour lesquels je ne me suis pas du tout autocensuré. Je me suis juste arrangé pour que les personnages principaux soient des adolescents. Ceci étant posé, je préfère, par goût personnel, écrire pour les adultes. Avec eux, la liberté est totale, rien n’est calculé.

Vous appréciez, on le sait, les rapports texte / image et avez donné plusieurs albums allant dans ce sens, le premier étant Miss you24, épuisé depuis des lustres. De quoi s’agissait-il ?

Miss you est né d’un travail de reportage exécuté par Alain Bali, un ami photographe, qui a suivi les principales élections de miss nues, à la fin des années soixante-dix. C’est une période où des petits malins, pour gagner de l’argent, enrôlaient des filles du porno, des call-girls et de vraies amatrices pour organiser devant des assemblées de mâles en rut des défilés de filles à poil - et non en maillots de bain, comme chez Madame de Fontenay. Nous avons décidé de faire un livre là-dessus, Alain réalisant les photos et moi le texte. Un texte très offensif entre le journalisme et la fiction, pour dénoncer cette mascarade qui a complètement disparu depuis.

Envisagez-vous de le faire reparaître ?

Non parce qu’Alain m’a dit récemment qu’il ne détenait plus les originaux.

Avez-vous collaboré, ou tenté de collaborer, avec d’autres artistes ?

Non, car je ne vais pas vers les gens. J’attends qu’il y ait des rencontres. Si je prend Loustal, par exemple, c’est un ami qui nous a présenté. Il lançait une revue, Chic, et nous avait dit qu’il aimerait bien que nous fassions quelque chose ensemble. Nous avons donc concocté deux courtes bandes dessinées, qui ont depuis été publiées aux USA... Ah, si... il me revient que j’ai été illustré par Louis Joos, pour La Dame est une traînée15 - dans l’édition Futuropolis. C’est un auteur avec qui j’aurais pu travailler, nous avions d’ailleurs prévu de faire ensemble un livre sur le Jazz, son domaine de prédilection, et nous nous sommes finalement perdus de vue. Rien ne dit qu’on ne se retrouvera pas un jour pour faire quelque chose ensemble. Quant à Miles Hyman, nous sommes amis, l’envie viendra, un jour ou l’autre.

Avec Loustal, n’avez-vous pas eu envie de travailler sur quelque chose de plus conséquent, sur un album ?

Le problème, avec lui, c’est qu’il a des univers très éloignés des miens. Il a un univers « voyageur » correspondant à ses scénaristes, Paringaux et Fromental, et un univers new-yorkais avec Charyn. Moi, je suis un voyageur tendance carte Orange.


Vous avez collaboré au Monde de la musique pendant dix ans, entre trente-cinq et quarante-cinq ans, sous la forme de critiques d’albums de Rock. Avez-vous collaboré pareillement à des revues musicales, de Jazz par exemple ?

Jamais, non. J’ai été interviewé, ici et là, mais je n’ai jamais collaboré à quoi que ce soit.

Vous avez, il y a quelques années, lancé en kiosque, avec votre épouse et votre propre argent, Ecrivain magazine, à mon sens la meilleure revue littéraire que nous ayions eue en France, ces vingt dernières années. Une aventure qui dura le temps de quelques numéros. Qu’avez-vous à en dire ?

On y croyait vraiment. Nous y avons consacré beaucoup de temps et avons finalement perdu beaucoup d’argent dans cette aventure. Mais nous n’en avions pas suffisament pour installer la revue. Avec ma femme, nous pouvons dire a posteriori que nous avons eu la possibilité de nous faire plaisir, d’aller interviewer des gens dont on se fichait complètement qu’ils fassent vendre ou pas. Des gens qu’on trimballait dans notre panthéon personnel. J’ai ainsi été interviewer Yves Martin, la veuve de Bob Kaufman, Robert Giraud. Ma femme, elle, a rencontré Belletto, Pennac et d’autres. On a publié une interview d’Harrison... Bref, on s’est vraiment fait plaisir avec des gens qu’on aimait. Et je crois que nous avons été les seuls à avoir osé mettre Roland Topor en couverture, avec une longue interview à l’intérieur. Or tout le monde sait que Topor ne vend pas et ne fait pas vendre. On s’en foutait. Se payer ce plaisir-là une fois dans sa vie, c’est bien. Et surtout, on redonnait la parole aux écrivains puisque la revue était presque exclusivement centrée sur des interviews.

Vous avez cessé toute activité professionnelle, pendant cinq ans, pour vous consacrer principalement à l’écriture de scénarios. Vous en avez dit un mot tout à l’heure mais que retenez-vous de ce trajet qui, bien que radicalement différent, demeure lui aussi un trajet d’écriture ?

Le trajet, c’est qu’au début on a une impression de grande liberté, on a le temps devant soi, tout fonctionne, on a la pêche, tout va bien. Et puis au bout d’un moment, on s’aperçoit qu’on ne peut pas écrire ce genre de choses plus d’une heure par jour, qu’après on en a marre, et le reste du temps, on attend que femme et enfants rentrent à la maison. On commence à écouter son corps, sa tête, et on part vite consulter des médecins parce qu’on croit qu’on a un cancer, le sida, tout ce qu’on veut, et peu à peu on devient fou. A ce moment-là, il faut vite aller consulter, prendre des antidépresseurs, recommencer à travailler pour se replonger dans la vraie vie. Pour moi, le travail est un garde-fou. J’écrivais des scénarios et j’ai pris peur. Parce que dans le scénario, il n’y a pas d’écriture, c’est le contraire de l’écriture. J’écrivais mes trucs de façon très sèche, en excluant la notion d’univers, de style - tout ce qui est du domaine du fictionnel - et un roman en parallèle. Cette schizophrénie m’a énormément inquiété et c’est, entre parenthèses, une peur psychique qui m’a fait reprendre un travail conventionnel.


Vous avez donné naissance à deux films cinéma, huit films télé et quatre courts-métrages. Et vous avancez à Alfred Eibel9 : « J’en ai écrit trois qui n’ont pas vu le jour. »

Trois ou quatre, oui. Un pour Bruno Gantillon, un autre pour Michel Favart, un ou deux autres encore que je n’ai plus en tête.

Vous écrivez dans « Sur la Route »26 : « ... j’ai déjà tué comme ça trois réalisateurs de films. »...

C’est vrai, c’est une triste coïncidence. Juliet Berto est décédée à quarante ans, Cyril Collard est mort du sida, et Jacques Ertaud est mort, lui, à un âge avancé... J’avais travaillé pour eux comme scénariste.

Avez-vous le sentiment que vos histoires soient devenues, depuis cette expérience, plus visuelles, mieux boulonnées ?

Le scénario m’a apporté de la rigueur dans la construction de mes intrigues, j’en avais besoin. D’autre part, la hantise c’est de regarder son écriture se dessécher car le scénario, c’est la synthèse de la non-écriture. En fait, je suis revenu de tout cela mais je déconseille un comportement schizo consistant à écrire parallèlement romans et scénarios.

Aimeriez-vous un jour passer derrière la caméra ?

Non.

Pensez-vous être a priori un auteur populaire, grand public, ou réservé aux seuls initiés ? Une certaine presse tend en effet à répandre l’idée selon laquelle vous êtes un auteur un peu intello, ce qui n’est pas le cas.

On m’a souvent dit que contrairement aux auteurs populaires / populistes, je ne vais pas au devant du public. Il faut venir me chercher, c’est un effort. Tout le contraire de la démagogie.

Généralement, de quel matériau partez-vous quand vous commencez une histoire ?

J’utilise des brèves de journaux, des petits reportages, des souvenirs, des thèmes que je transporte avec moi comme un matériel de camping. Je refuse le sens à sensations. Les « unes » de magazines, ce n’est pas mon truc.

Que mettez-vous de vous-même dans vos histoires ?

Je suis dedans mais au fil du temps j’évite de mettre en place des personnages qui pourraient me ressembler et parler à ma place, même si je glisse de temps à autre dans la bouche de mes personnages des mots qui sont les miens. La fiction, c’est aussi la distance.

Quelles sont les différentes étapes, dans votre travail sur l’histoire ? Quelles parts accordez-vous au mûrissement et à l’improvisation ?

Le mûrissement est un moment fort. Je peux penser pendant six mois, voire plusieurs années, à un livre, à sa structure, son univers. Ensuite, j’élabore un plan et quand je redescends au niveau de l’écrit, l’improvisation s’impose d’elle-même et je passe mon temps à corriger mon plan.

Quelle est l’importance du travail sur l’écriture, sur la langue, le style ?

Le style est un tout. Un univers, un ton, des personnages, une dynamique interne et, effectivement, une attaque de la phrase. C’est l’ensemble de ces éléments qui peut créer le style.

Ecrivez-vous par à-coups ou régulièrement, tous les jours ?

Par à-coups. J’ai un job à plein temps qui ne me permet pas d’écrire tous les jours. Et puis je suis l’anti-stakhano : au bout d’une heure, j’en ai marre d’écrire et je vais regarder une vidéo !

Quand et comment écrivez-vous ? Dans la journée, la nuit ? A la main, sur informatique ?

J’écris le soir, le week-end et pendant les vacances. J’ai horreur des machines, mon premier jet est donc rédigé à la main.

Pour qui écrivez-vous ? Avez-vous une idée de qui sont vos lecteurs ?

Au départ, j’étais persuadé d’écrire pour ma génération, compte tenu des thèmes traités. Avec Gangsta Rap17, j’ai obtenu deux prix décernés par des lycéens. Je me suis déplacé à Vienne pour recevoir « Sang d’Encre » et j’ai découvert le jury, une vingtaine de jeunes lecteurs. Ils connaissaient le bouquin par cœur et, du coup, je pense avoir élargi mon public ces dernières années, notamment en abordant des thèmes plus sociaux. Pas militants mais traversés par les luttes citoyennes nées sur le pavé.

Quelle est votre famille littéraire, les gens dont vous vous sentez proche ?

Je suis proche de poètes comme Sylvia Plath, Arthur Cravan, Allen Ginsberg, et, en prose, de John Fante, Horace McCoy, Charles Bukowski, Lawrence Block. Dans le Polar français, les écrivains qui me paraissent les plus singuliers sont Claude Amoz, Philippe Thirault et Pascal Garnier.

Qu’est-ce qui vous pousse, vous encourage à poursuivre votre œuvre, aujourd’hui ?

Le challenge. Le Monde m’a demandé des nouvelles en 1996, 1998, 2000. J’avais en face de moi des pointures tels Chris Offutt, Alfredo Bryce Echenique, Jerome Charyn, Daniel Pennac, Nick Hornby, etc. Je me suis dit : « OK, ils veulent te niquer alors tu vas leur montrer ! » J’ai mis le turbo et j’ai bossé comme un malade sur mes textes. Tout le monde m’a dit que c’était OK. La survie, ensuite. Toute ma vie, et celle de ma femme, tourne autour des journaux, des livres, des magazines, des projets. Mon propre travail s’inscrit au centre de ce melting-pot. Si on m’enlève tout cela, je crève. Je n’envisage pas un recyclage de pêcheur à la ligne ou de voyageur très stylé sur un transatlantique !

Etes-vous traduit à l’étranger ?

Mes livres pour enfants et adolescents seulement.


Avez-vous déjà joué le jeu des masques, utilisé des pseudonymes ?

Non, mais quand les autres le font, ça m’amuse. Je pense à Jean-Bernard Pouy, notamment.

Quelles sont les créations que vous préférez ? Celles qui vous ont donné le plus de joies, dont vous êtes le plus fier, si fierté il y a ?

Neige. C’est un film noir, populaire, traversé par la grâce car Juliet Berto la possédait et les images de Lubchantsky rendent hommage à Pigalle et Barbès. Rouge est ma couleur12 est mon recueil de nouvelles préféré car il regroupe à 90 % ce qui construit mon univers. Dans la nouvelle éponyme, on trouve Barbès, la psychiatrie, la violence et un flic camé contre son gré. Dans la seconde partie, quinze nouvelles consacrées à la banlieue en déroute et aux combines des Français d’origine maghrébine. Tout cela plutôt hargneux et sans angélisme gauchisant. Enfin, le roman La Porte de derrière14. Un éducateur déboussolé, une beurette dépressive et un gamin des rues confronté à la démence et à la came barbèsienne. C’est nerveux, sec et pessimiste.

Que retenez-vous de ces presque trente-cinq années d’écriture ?

J’ai toujours pensé que l’écriture m’avait été donnée comme un cadeau, une grâce. Et je me réveille chaque matin en pensant qu’on va me la reprendre. Je vis depuis trente-cinq ans avec cette angoisse dans la tête.

Quelles sont vos passions, en dehors de l’écriture et de l’art en général ? Vous occuper de votre maison provençale ?!

J’attends de voir Djibril Cissé dans l’équipe de France de football, en coupe du monde. A part ça, je suis en ce moment les efforts de Tony Parker pour rencontrer les Lakers en quarts de finale des play offs NBA. J’écoute aussi Rory Gallagher, R. L. Burnside, Saint Germain et le Rat Pack. Quant à ma maison, je reste concentré sur la plantation de trois oliviers dans mon jardin, en août.

Avez-vous toujours de grands rêves d’écriture ?

Oui. Je vais m’attaquer dans un an à un livre révérence aux vingt écrivains qui m’accompagnent depuis trente-cinq ans. Contrairement à Ardoise27 de Djian, ce seront des gens peu ou mal connus tels Sylvia Plath, Dorothy Johnson, Howard Fast, Daniel Biga, Bob Kaufman, Pierre Herbart. J’utiliserai des fragments d’interviews et des extraits de textes. Le projet est clair dans ma tête.


Le mot de la fin ?!

Un jour, je serai latin lover. Non, je blague.

(interview réalisée en 2001 pour la revue Temps Noir)

Notes :

(1) Bonjour, je suis ton nouvel ami, L’Atalante, 2001.
(2) Gallimard, « Série Noire » n°1964, 1984.
(3) La Grisière, « Miroir oblique », 1971.
(4) J’aurais voulu être un type bien, L’Atalante, 1995.
(5) Gallimard, « Super noire » n°51, 1976.
(6) Phot’œil, « Sanguine » n°8, 1980.
(7) Repères, 1980.
(8) Fayard, « Noir » n°13, 1981.
(9) Les Boulevards extérieurs de Marc Villard, Méréal, « Mything », 1997.
(10) Nouvelles éditions Oswald, « Suspense-Insolite-Mystère » n°55, 1982.
(11) Démons ordinaires, Rivages, « Noir » n°130, 1992.
(12) Rivages, « Noir » n°239, 1996.
(13) « Le Mascaret noir », 1987.
(14) Gallimard, « Série Noire » n°2316, 1993.
(15) Gallimard, « Série Noire » n°2171, 1989.
(16) Rivages, « Noir » n°283, 1997.
(17) Gangsta Rap, Gallimard, « Série Noire » n°2580, 2000.
(18) « Noir est sa couleur », entretien avec Arnaud Viviant et Sylvain Bourmeau, in Les Inrockuptibles n°67.
(19) Toutes deux aux éditions Baleine.
(20) N°2, décembre 1995, sous le pseudonyme de Luc Cholet.
(21) « Entretien avec Marc Villard », par Jean-Paul Gratias, in Polar n°17, 1996.
(21 bis) Gallimard, « La Méridienne », 1955.
(21 ter) Gallimard, « Du Monde entier », 1969.
(21 quatro) Gallimard, « Série Noire » n°s 279 et 1116, 1955 et 1968.
(21 cinquo) Tous deux chez Rivages.
(22) « Noire est ma couleur », entretien avec Gianni Segalotti, in L’Œil électrique n°20, septembre 2001.
(23) 131 nouvellistes contemporains par eux-mêmes, Manya, 1993.
(24) Jupilles, 1981.
(25) Eden, 2000.
(26) Un jour je serai latin lover, L’Atalante, 1998.
(27) Julliard, 2002.
(28) « Le PQ de Marc Villard », par Michel Lebrun, in Polar n°17, 1996.