L’apprenti.

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12 mai 1968. In Libératon.

Deux policiers pénètrent dans les lieux et font sauter avec fracas les loquets des grilles des cellules. Thierry se redresse vivement. Trois autres flics rejoignent les deux premiers et regardent passer les interpellés de la nuit du 10 mai qu’ils apostrophent.
-  C’est l’heure de la messe, les connards. On se dépêche, on retourne chez maman.

Ils ont tous été raflés dans les rues proches du boulevard Saint Michel. Ils ne se connaissent pas. Devant le centre Beaujon, rue de Courcelles, le soleil de mai leur fait cligner des yeux. Aucun d’eux ne semble pressé et ils se laissent porter vers l’entrée du métro dont les grilles sont ouvertes. Un garçon d’origine espagnole écoute une petite radio et annonce que les forces de l’ordre ont quitté les facultés.
Après avoir arpenté deux couloirs de correspondance, Thierry descend à Saint Michel. Les combats des nuits précédentes ont laissé sur la chaussée des pavés, des vêtements souillés, des grilles d’arbres descellées, des poubelles en fermentation et des carcasses de voitures calcinées. Une odeur de ménagerie et d’essence mêlées flotte à mi-hauteur. Il entre au Cluny, monte au premier et commande un café et une tartine. Les lieux sont déserts, c’est dimanche. Au moment de payer, il extrait de sa poche son portefeuille et retrouve la réservation prise, voici quelques jours, pour une séance spéciale au studio des Ursulines. Le film de Michel Cournot, Les
Gauloises bleues, passe en avant-première ce matin même, bien qu’il soit présenté en compétition à Cannes. Du coup, il règle l’addition et file vers le haut du Boul’ Mich’, s’enfonce dans les petites rues, gagne celle des Ursulines et s’installe dans la queue qui serpente près du cinéma.
Il s’installe au troisième rang et au milieu de la rangée. Enthousiaste, il savoure le film et quand Kalfon apparaît, Thierry murmure « J’adore ce mec » entre ses dents. La séance terminée, il regagne Saint Michel et aperçoit sa sœur Céline poussant la porte d’un immeuble cossu de la rue du Panthéon. Et tout lui revient dans un fret amer. Comment elle les prenait de haut avec ses 19 ans et ses fringues de hippie. En plus, elle parlait fort.
-  Voilà, je me tire, c’est pas un poisson d’avril. J’en ai marre de regarder le vieux monde avec des gens qui ne bougent pas leur cul pour que ça change. Ici, ça sent la mort. Nous les jeunes, on va foutre en l’air le pays de merde que vous avez laissé, on va s’éclater. Viva la revolucion !
Elle avait allumé son joint en partant, sous l’œil effaré des parents de Thierry.
Aujourd’hui, intrigué, il se décide à faire le pied de grue sur le trottoir d’en face, attendant qu’elle ressorte du bâtiment.
Une heure plus tard, il est assis sur ses talons et la voit apparaître au portail de l’immeuble. Il se lève. Elle marche vivement et, 20 mètres plus bas, se penche sur la portière avant d’une Mercedes bleue. Thierry balaie les alentours et repère un Vespa esseulé devant la vitrine d’un libraire. Il prend le guidon à deux mains, casse le verrou d’un coup sec, bidouille le démarreur et dirige le scooter derrière la Mercedes qui a déjà cinquante mètres d’avance.
Son blouson en jeans se gonfle autour de son corps, le soleil claque, Paris défile sous son regard attentif. En arrivant porte de Saint Cloud, il plonge la main dans la sacoche du scoot’ et en tire un vieux pull, le Journal de Bolivie et un couteau à cran d’arrêt.
A Saint Cloud tout est beauté, luxe et volupté car ce qui bouge au Quartier Latin ne souille pas la banlieue chic. La berline allemande emprunte une rue coquette et stoppe devant la grille d’une maison de maître dissimulée derrière des buissons impeccables. La grille pivote et Céline pénètre dans la propriété. Thierry, de son côté, gare le Vespa contre un trottoir et, machinalement, saisit le couteau et le glisse dans sa poche de blouson. Puis il met la main sur une Gitanes sans filtre et se colle la cigarette au bec.
Quinze minutes plus tard, il s’approche de la haie et découvre la piscine et son plongeoir. Sur la planche d’élan, Céline se contorsionne dans un maillot de bain vert amande. La chair de poule parcourt ses bras. Elle discute avec un homme bronzé en short noir. La cinquantaine.
-  J’ai pas peur de plonger, j’ai la trouille d’avoir froid, dit-elle.
-  L’eau était bonne, elle n’a pas refroidi en 10 minutes. Allez, si tu plonges, on va dîner chez Lasserre.
Finalement, elle se jette à l’eau et ressort bien vite du bassin. Puis se précipite contre l’homme qui l’entoure de son bras et lui tapote les fesses dans la foulée. Derrière la haie de troènes, Thierry a libéré le cran d’arrêt et le lève en direction du couple. Puis un frisson le secoue et, comme il serre les dents, des larmes perlent à ses yeux. Il jette le couteau d’un geste rageur et essuie vivement son visage rougi. Maintenant, il tourne le dos à la propriété, passe près du scooter sans le regarder et part en trainant les pieds dans la douceur du printemps.
Sans trop s’en rendre compte, il arrive devant la gare de Saint Cloud. Un train part cinq minutes plus tard et Thierry grimpe à l’intérieur sans se presser. Les voyageurs sont clairsemés et bien nourris. Il se tasse sur son siège et rumine la traitrise de Céline. Aux gares d’Asnières et Clichy, des travailleurs d’origine africaine montent dans son wagon. Quelques femmes d’allure modeste également. Alors qu’il s’interroge sur leur présence dans le train, il comprend qu’ils viennent aider la voirie parisienne à nettoyer les rues dévastées par les affrontements. Son regard se fixe sur les mains calleuses, les visages fatigués, les fringues passées de mode.
A Saint Lazare, il prend un métro qui le conduira, après correspondance, au Quartier Latin.

Devant les portes de la Sorbonne, une trentaine d’étudiants sont occupés par des échanges virulents. Thierry allume une Gitanes et se faufile dans les groupes. Il entend des mots qui lui chauffent la tête. Le pouvoir abuse, on va changer la vie, tout, tout de suite, démocratie directe, jouir sans entraves, il faut exagérer. Un peu plus tard, il rejoint le métro Saint Michel et se laisse porter jusqu’à la station Père Lachaise. Son immeuble est situé rue de la Roquette, dans les derniers numéros.
L’odeur d’un plat qui mijote le saisit d’entrée. Sa mère, ceint d’un tablier à fleurs, lui saute dessus.
-  Deux nuits sans rentrer, tu aurais pu nous prévenir. Avec toutes ces émeutes, j’étais inquiète.
-  Je suis resté chez Daniel pour regarder du foot.
-  D’accord. J’ai fait une daube avec des olives, comme tu aimes.
-  Merci, maman.
Thierry se débarrasse de son blouson et rejoint son père qui lit l’Humanité Dimanche, assis dans un fauteuil en velours. C’est un homme de 52 ans qui fume la pipe et porte la moustache.
-  Tu as vu le bordel, vendredi soir ? dit le père.
-  La faute aux flics.
-  Ouais. Demain, à la Centrale, on décide si on rejoint le mouvement.
-  C’est bien.
-  Tu commences quand l’apprentissage ?
-  Je dois être à l’imprimerie à 7h30 mercredi.
-  Tu vas pouvoir conduire la machine au début ?
-  Non, pendant un an je porterai les feuilles d’essais d’un bout à l’autre de la presse. C’est vachement lourd.
-  Hé oui, c’est pas facile, le boulot.
Thierry se lève et saisit une cigarette dans son paquet. Pendant qu’il tire ses premières bouffées, son regard se fixe sur des jeunes de son âge, 17 ans, qui chahutent dans la rue et inscrivent des slogans sur les murs. Il ferme le rideau et se fait la réflexion que, dans une révolution, le pire ce sont les dimanches.