Immigrés clandestins.

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Hier soir, en quittant la soupe Saint Eustache certains se sont rencognés dans le RER des Halles, d’autres ont remonté la rue Montorgueil pour plonger vers le Rex où les coins d’ombre sont légion. Ceux qui ont passé leur nuit à Montrouge ou à la Mie de pain quittent les locaux du Samu Social bien avant l’heure pour éviter les rixes du petit matin et les vols à l’arrache. Pourtant, ils n’ont pas grand-chose à protéger mais on est toujours le riche de quelqu’un. Ils vadrouillent donc, les yeux mités, la gueule de travers dans les rues du centre. Les syriens ne sont pas si nombreux qu’on pourrait le croire. On trouve dans les rues froides des ukrainiens bravaches, des congolais en déshérence, des maliens fatigués. Ils n’ont pas de plans d’avenir ni de code vestimentaire. Ce sont les éclaireurs du tiers-monde qui viennent renifler le luxe et la volupté. Mais à 7 heures du matin, en février, ils se contenteraient d’un café. C’est d’ailleurs cette quête basique qui les réunit rue Saint Denis. Ils sont une douzaine et quand la troupe se plante devant un cafetier qui relève son rideau métallique, la réponse à leur attente est toujours niet. D’autres patrons avancent qu’ils ne sont pas encore ouverts, certains ferment le rideau. Sans compter tous les rades du côté de la rue des Petits Carreaux qui restent fermés. Le Balto, les Deux Boules, le Tonneau.
Pas de femmes. Des hommes qui évitent de paraître en loques, des campeurs urbains qui se soignent avec un médicament unique, le Paracétamol. Pour les affections plus lourdes, tu peux crever. Ils ne regardent plus les rares journaux en façade des kiosques. 125 noyés au large de Tarifa, 25 corps sur la côte italienne à deux pas de Brindisi, 2 morts de froid hier à Besançon. Et les soubresauts du Cac 40, évidemment, qui ne les plongent pas dans un état dépressif.
Ils avancent, ils avancent, des expressos en ligne de mire.
Quelques travailleurs qui embauchent à 7h30 sortent du métro, les mains serrées dans les poches et se hâtent vers leurs bureaux et leurs ateliers. Ils croisent le groupe de ceux qui n’ont rien mais survivent, chacun dans sa bulle. En arrivant sur l’esplanade du Forum, la première chose qui saute aux yeux de Diallo, c’est la devanture cossue du restaurant Champeaux, fermé à cette heure, mais dont l’éclairage est allumé et claque sous l’abri de la canopée.
-  Ils s’emmerdent pas, là-dedans.
Il parle français et ceux qui comprennent approuvent en grognant. C’est peut-être Rachid qui lance la première pierre. Ou Igor, peu importe. Mais toute leur rage contenue éclate devant les vitres éclairées. Ils raflent tout ce qui traine et commencent à lapider le restaurant. Ils veulent un café par tête de pipe, c’est pas difficile à comprendre. Sauf chez Champeaux qui ne sert pas le petit déjeuner et ouvre seulement à midi. Un garçon en tablier bleu, à l’intérieur, court en direction du téléphone de la réception.
Un véhicule de patrouille de la BRI avec trois policiers en civil à l’intérieur, progresse mollement sur le quai de Montebello quand l’appel à intervention réveille tout le monde dans la voiture.
-  Qu’est-ce qu’on fait, on y va ? dit Kevin.
-  C’est du maintien de l’ordre, fais pas chier.
Finalement, c’est un capitaine qui prend au téléphone l’initiative de leur bouger les fesses. Hernandez, le conducteur, soupire longuement, braque à gauche et passe la Seine en direction des Halles.
-  Mets la sirène, dit Kevin.
-  Un jour, Kevin, tu auras un accident en mission, je le sens bien.
Trois minutes plus tard, ils garent la voiture banalisée de l’autre côté de la canopée et, en descendant, s’aperçoivent qu’ils n’ont pas de matraques, seulement leurs pistolets réglementaires.
-  Ils font quoi, là ?
-  Ils lancent des pierres sur le resto, ce sont des immigrés.
-  Merde, j’ai horreur de taper sur les clandestins. Je le raconte à ma femme, elle le dit aux gosses et le lendemain ils me traitent de racaille fasciste.
-  Tu dis rien, c’est mieux. Moi au début, je racontais tout, maintenant je la boucle. Ils ne sont jamais contents. On fait quoi ?
-  On les repousse, dit Martin, le lieutenant. Et on essaie de ne buter personne.
-  Attendez, attendez, dit Kevin.
Il vient de monter le son de Radio Nostalgie qui produisait un bruit de fond obsolète. La voix d’un journaliste emplit l’habitacle et commente les dernières nouvelles.
-  La France est en deuil, Johnny vient de casser sa pipe, dit Kevin.
-  Hier, j’étais chez ma belle-mère qui n’a pas la télé. Heureusement, elle aurait fait un infarctus.
-  Il est mort dans la nuit. dit Kevin.
-  J’adore l’époque Gabrielle, avoue Martin.
-  Moi, c’est plutôt J’la croise tous les matins.
A cinquante mètres, le groupe d’immigrés se fige. Ils se rapprochent de Samir qui contemple l’écran de son téléphone portable.
-  Johnny Hallyday est mort, dit-il.
-  Il était malade, non ?
-  Si.
-  C’est qui cet homme ? demande Igor.
La nouvelle se transmet rapidement au groupe mais les réactions ne sont pas unanimes car certains préfèrent le gros Eddy à Johnny, sans parler des fans de Mory Kanté. Maintenant, Samir leur lit les commentaires rédigés au sujet du décès. Une discussion de haut niveau concernant le rock des pionniers, comparé à l’électro, les absorbe rapidement. Les ukrainiens, qui préfèrent le violon, écoutent les échanges d’une oreille distraite.

Du côté de la BRI, une déprime matinale s’installe. Du coin de l’œil, Hernandez note que les immigrés se sont regroupés et ne jettent plus rien sur le restaurant.
-  Appelle le central, Kevin. Tu dis que les gars ont lâché l’affaire et viennent de partir.
-  Putain, j’avais envie de me battre.
La voiture assermentée recule sur l’esplanade et se dirige maintenant en douceur vers la rue Saint Honoré. Devant Champeaux, les ukrainiens réclament leur café en ronchonnant. La discussion au sujet de la disparition de Johnny se tarit et Diallo prend lui aussi la direction de la rue Saint Honoré où il connaît un petit resto qui ouvre aux aurores. Celui-ci est planté au bout d’une ruelle qui prend au jardin des Halles. Le malien pousse la porte des lieux et le groupe se faufile dans le resto. Le patron, en forte surcharge pondérale, lève un œil au-dessus du zinc.
-  Hé bamboula, tu vas où avec ta colo ?
-  Douze cafés, chef. On vient pleurer sur la mort de Johnny qui ne méritait pas ça.
-  Là, mon gars, je suis d’accord. Cancer de merde.
-  C’est sûr.
Arrimé au bar, un poivrot vide son second Brouilly et seule, au fond de la salle, une femme de 35 ans, distinguée, boit un thé du bout des lèvres. Le seul immigré qui parle peu se nomme Samir. Il est syrien et suit d’une oreille dilettante les échanges entre ses compagnons et le patron du bistrot. Des flashs du passé lui reviennent et claquent dans sa tête : la guerre civile quand il habitait Alep, la survie sous les bombes de Bachar et les attentats de Daech, la fuite de sa famille par Mersin et la traversée jusqu’à la Grèce sur une plage pas vraiment idyllique. Puis les ONG en rangs d’oignons sur le port et la misère de ceux qui ont tout laissé derrière eux. Ensuite l’Italie et la France. Seul, car sa sœur et ses parents ont préféré migrer vers l’Allemagne.
Malgré le froid vif, il a l’impression, à Paris, d’être en vacances. Il visite tous les monuments gratuits dans la journée et mange à la soupe Saint Eustache le soir. Personne ne cherche à le tuer. Du coup, la mort de Jojo, il s’en balance comme de l’an quarante. Il sirote donc son café, bien au chaud près de la porte et, en contemplant la scène qui se joue à trois pas, l’idée lui vient que le monde est composé de deux groupe humains distincts : les cons qui ne servent pas le café et ceux qui le versent. Cette semaine il est plutôt fan de ceux qui le versent. Comme il aime bien participer, il se racle la gorge et dit :
-  Et Claude François, il est toujours vivant ?

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